L'histoire brisée de Luc Nilis à Aston Villa : "Encore aujourd'hui, je me sens coupable", nous raconte l'homme qui l'a fait venir en Angleterre
L'entraîneur John Gregory, figure des Villains, revient sur le passage de l'ancien Anderlechtois à Birmingham. Vingt-six ans après l'horrible blessure du Limbourgeois et juste avant le match contre le Club Bruges.
- Publié le 08-09-2026 à 12h29

Les Diables rouges viennent de louper l'Euro à domicile. Quelques jours après cette douloureuse défaite contre la Turquie (2-0), alors que son contrat arrive à expiration au PSV, Luc Nilis (33 ans à l'époque) aurait pu signer à Genk où un bail de trois saisons et la possibilité de rester au club après sa carrière lui sont présentés. Sauf qu'un appel change tout. Au bout du fil : Dirk Degraen, son agent, qui lui évoque la possibilité de signer à Aston Villa où le Limbourgeois peut gagner jusqu'à 2,7 millions € en deux ans.
L'attaquant traverse alors la Manche pour devenir le premier Belge de l'histoire du club de Birmingham, trois mois avant que Gilles De Bilde ne débarque en prêt de Sheffield Wednesday, tandis que le désormais Mancunien Youri Tielemans et Amadou Onana n'y signent que 23 et 24 ans plus tard respectivement… Si les deux médians auront disputé bien plus de rencontres pour Villa, Nilis aura laissé une empreinte au moins tout aussi marquante au sein du club contre lequel Bruges ouvre sa campagne de Champions League. Retour sur son passage court, tourmenté et presque tragique en Angleterre.
Au golf avec Ginola
"Oui, je comprends pourquoi Ronaldo a dit ça"
C'est le pitch de l'entraîneur John Gregory, 72 ans aujourd'hui, qui a porté ses fruits et convaincu Nilis de rejoindre une équipe dans laquelle Gareth Southgate est le capitaine. "Ce n'est pas tous les jours qu'un joueur de sa trempe devient disponible, nous raconte l'ancien international anglais. Et en plus, c'était un transfert libre. Une situation gagnant-gagnant. À cette époque, un joueur avec un talent comme Luc aurait coûté dans les 10-15 millions de livres (cette année-là, le transfert de Rio Ferdinand, de West Ham à Leeds, pour 18 millions de livres est le plus onéreux). Récupérer un joueur de cette qualité pratiquement gratuitement, c'est quelque chose que je ne pouvais pas laisser passer. Je pense avoir vendu les atouts d'Aston Villa assez facilement. Quand vous avez un club de cette taille, c'est peut-être un peu plus facile d'influencer les gens à venir. Je suis venu le voir en Belgique. Nous nous sommes assis et avons discuté. J'ai fait de mon mieux (sourire)."
Nilis s'installe à Sutton Coldfield, dans la région de Birmingham, au bord d'un club de golf qu'il fréquente en compagnie d'un certain David Ginola, partenaire avec lequel il peut échanger en français. "Ce qui m'a le plus marqué chez Luc, c'est le coéquipier qu'il était, se souvient Gregory. C'était un vrai joueur d'équipe et il était très humble. C'était une grande star et pourtant ! Il s'est intégré très vite. Il maîtrisait bien l'anglais — peut-être pas encore tout l'argot, mais les gars ont essayé de le lui apprendre en premier (rires). Il s'est senti chez lui avec tout le monde, et tout le monde l'appréciait. Compte tenu de la carrière qu'il avait déjà eue jusque-là, il restait très humble, très pro. Il a énormément impressionné. Quel type formidable il était, en plus d'être un excellent footballeur. Un être humain adorable, aussi, en dehors du terrain. Donc, oui oui, je comprends pourquoi Ronaldo a dit que Luc était le meilleur de ses coéquipiers."

Le bijou contre Chelsea
"Luc a marqué les esprits d'entrée"
Peut-être que le plus difficile a été de s'habituer à la cuisine anglaise. Le repas d'avant-match ? "Un classique anglais : des œufs brouillés et des 'baked beans' (haricots blancs à la sauce tomate)", rigole Gregory. Le menu n'empêche pas "Lucky Luc" de réussir ses débuts. Après avoir ouvert son compteur contre les Tchèques de Marila Pribram en Intertoto, Nilis étale tout son talent dès sa première en Premier League, contre Chelsea. Aligné aux côtés de Dion Dublin, face à la paire Marcel Desailly-Frank Leboeuf, le Belge se joue du second en piquant le ballon de l'extérieur du pied droit pour éviter son intervention, avant de le reprendre en un temps du pied gauche depuis un angle fermé. Carlo Cudicini n'a aucune chance. Le 27 août dernier encore, vingt-six ans après jour pour jour, Aston Villa a publié la vidéo du but emblématique sur ses réseaux sociaux avec la mention suivante : "Toute excuse est valable pour remontrer ce but de Nilis".
Sa cote de popularité a grimpé en flèche. "Je me souviens avoir dépensé 9,5 millions de livres pour faire venir l'attaquant colombien Juan Pablo Angel de River Plate (NdlR : en 2001), poursuit Gregory. Il lui a fallu quatre mois pour marquer son premier goal. Tout le monde a remis mon jugement en question. Quant à Luc, il n'a pas attendu très longtemps avant de planter son premier (rires). Ce but est inoubliable. Luc a marqué les esprits d'entrée. Les supporters parlent encore de lui aujourd'hui. Ce bijou lui a permis de s'installer tout de suite après."
La double fracture tibia-péroné
"Le chirurgien indien a reçu une Rolex"
Après cette réalisation – que Nilis en personne considère comme "une de ses plus belles" –, place à une titularisation à Anfield (défaite 3-1). Puis vient ce déplacement tristement célèbre à Ipswich, qui demeurera le dernier match de sa carrière, le 9 septembre 2000. À la 7e minute à peine, Nilis est lancé en profondeur par Dublin et entre en collision avec Richard Wright, le portier adverse. Verdict : double fracture tibia-péroné. Les images font froid dans le dos. L'attaquant est évacué sur civière et transporté vers l'hôpital, après avoir perdu connaissance. "Je me souviens très bien, se remémore son ex-entraîneur. Ça avait l'air d'être une 'simple' collision à première vue. Mais la réaction des autres joueurs nous a rapidement fait comprendre que c'était sérieux. Au départ, je ne savais pas non plus qui de Wright ou de Luc était touché. Si j'avais compris dès ce moment-là qu'il ne jouerait plus ? Vous savez, c'est il y a plus de 25 ans. Entre-temps la médecine a fait des progrès. Mais ce type de blessure, à son âge, à cette époque… Je pensais que ce serait très difficile pour lui de rejouer un jour. Nous espérions juste qu'il puisse mener une vie normale, vu la gravité de la blessure."
Plusieurs interventions sont nécessaires à la suite de complications. Un chirurgien a notamment dû inciser son mollet pour y réinjecter de l'oxygène. "S'il ne l'avait pas fait, j'aurais perdu ma jambe, a récemment avoué Nilis au Nieuwsblad. Vous ne voulez pas savoir à quel point je suis reconnaissant envers cet homme. C'était un chirurgien indien, qui allait ouvrir un hôpital dans son pays un an plus tard. Il a reçu un beau cadeau — une Rolex, avec mes initiales et la date de l'accident gravées dessus. C'est la moindre des choses, je trouve."

Les méthodes chinoises
"D'un coup, j'ai revu toute la phase, dans les moindres détails"
Une semaine et demie après y être arrivé, Nilis a quitté l'hôpital, alors que Wright était venu le voir tous les jours. "Je n'avais jamais voulu lui parler, mais finalement je l'ai appelé pour lui dire que tout allait bien, a également avoué le Limbourgeois. On rejette vite la faute sur quelqu'un d'autre, mais j'ai fini par comprendre que je ne pouvais rien lui reprocher. Que c'était simplement un contact malheureux. Le président d'Ipswich aussi est venu me voir et a organisé mon transport en hélicoptère jusqu'à Zolder. […] Il restait un caillot de sang coincé à l'arrière de mon mollet. Pendant trois mois, mon pied était endormi en permanence. C'était pire que la fracture, parce que je ne pouvais pas dormir. Mentalement, j'ai craqué à ce moment-là. Ivo Melotte, mon kiné, m'en a sorti à l'aide de techniques chinoises. Il m'a allongé sur la table, a touché ma jambe et m'a dit : 'Fais-moi confiance. Et laisse tout partir.' D'un coup, j'ai revu toute la phase, dans les moindres détails. J'ai pleuré pendant une demi-heure sur cette table, mais j'en suis reparti et je n'ai plus jamais eu peur depuis."
Durant sa convalescence, Nilis reçoit régulièrement la visite d'une compagnie d'assurances de Londres qui suit l'évolution de sa blessure. La raison ? Sur les conseils de Degraen, avant de signer son contrat en Angleterre, il a souscrit une assurance grâce à laquelle, s'il était déclaré inapte à jouer, Villa devait lui verser l'intégralité de son salaire. Tous les rapports indiquent la même chose : l'ancien Anderlechtois n'a d'autre choix que de raccrocher ses crampons. Lors d'un entretien avec le club, le président lui a expliqué qu'ils n'étaient assurés qu'à 50 % et a sorti l'autre moitié de sa poche. "Pour être honnête, j'ai encore un énorme sentiment de culpabilité par rapport à cet incident, confie Gregory. Je n'ai pas passé autant de temps avec lui que j'aurais dû. Mais les joueurs se blessent, disparaissent de l'équipe, des entraînements, des stages… Et à l'époque, j'avais 24 ou 25 autres joueurs à gérer, déjà tourné vers le match suivant et celui d'après. Je pense sincèrement que j'aurais dû passer plus de temps avec Luc à ce moment-là. Je me sens coupable de ne pas avoir montré assez d'empathie face à cet accident."
Cinq matchs. C'est tout ce que Nilis aura finalement disputé sous le maillot d'Aston Villa. Un chiffre dérisoire au regard de la carrière du Limbourgeois et de ce que son arrivée en Angleterre laissait espérer. Vingt-six ans plus tard, son nom reste pourtant associé à l'histoire du club que le Club Bruges défiera ce mardi.