8 mai 1982, Standard – Waterschei: le début d'un des plus gros scandales du football belge (VIDEO)
Retour sur l'un des plus gros sandales de l'histoire du football belge. L'Affaire Waterschei, qui commença il y a quarante ans, le 8 mai 1982, par la victoire du Standard sur la modeste équipe limbourgeoise. Un succès qui offrit le titre aux Rouches... mais qui les envoya en enfer deux ans plus tard.

- Publié le 07-05-2022 à 22h49
- Mis à jour le 10-05-2022 à 14h01

Il y a quarante ans, le 8 mai 1982, le Standard remportait le 7e titre de son histoire, grâce à son succès 3-1 contre Waterschei lors de la dernière journée du championnat. Quatre jours avant de disputer la seule et uniquement finale européenne de l'histoire du club liégeois (le 12 mai 1982, en Coupe des Coupes, à Barcelone). Le début d'une des plus retentissantes affaires de l'histoire du football belge...
L'obsession
Juin 1981. Ernst Happel quitte Sclessin après deux saisons, sans avoir pu offrir un titre de champion au Standard. En 1980-81, le club liégeois termina 3e, à 15 points d'Anderlecht. L'Autrichien avait néanmoins pris congé en ramenant la Coupe de Belgique à la maison, alors que les Standardmen n'avaient plus triomphé au Heysel depuis 1967 : victoire 4-0 contre Lokeren le 7 juin 1981, buts d'Edström, Daerden, Tahamata et Önal. Dans les tribunes lors de cette finale, un homme, cigarette clouée au bec, esquissa un sourire en abandonnant quelques cendres au vent quand Eric Gerets souleva le trophée. "Je suis content de me retrouver en Coupe des Coupes la saison prochaine, glissa Raymond Goethals. Je l'ai gagnée avec Anderlecht, il ne me reste qu'à la gagner avec le Standard..."
Privé de lauriers nationaux depuis 10 ans (le triplé de 1969, 1970, 1971), Roger Petit, "Monsieur Standard", omnipotent homme fort du club depuis 1945, avait convaincu Raimundo de mettre sa science au service des Rouches. Après une opération sauvetage à Bordeaux et une courte expérience brésilienne, à São Paulo, Goethals voulait rentrer au pays. Coach à succès des Diables rouges (1 phase finale du Mondial 70 et une 3e place à l'Euro 72) puis d'Anderlecht (vainqueur de la Coupe des Coupes 1978), le Bruxellois ne cachait pas son impatience de remporter, enfin, un titre de champion de Belgique. Roger et Raymond partageaient donc la même ambition. Et si Sigurvinsson, Renquin ou Edström avaient quitté les bords de Meuse lors de cet été 1981, avec Meeuws, Dusbaba, Haan, Wendt et Lecloux, puis, en cours de saison, Botteron, ils étaient persuadés de pouvoir assouvir leur appétence…
Le triomphe
Le Standard de Goethals avait lancé sa saison en remportant une bien pauvre Supercoupe de Belgique face à son rival anderlechtois, au Heysel : 0-0, puis 3-1 aux tirs au but. Le spectacle ne valait pas le déplacement, la faute au combat tactique des deux entraîneurs. "Ivic n'a pas voulu faire le jeu, lança Raimundo. C'est son droit d'attendre. Mais c'est le mien aussi, alors..."
Le championnat 1981-1982 fut une lutte à trois, entre deux Goethals et Ivic. La Gantoise de Robert… Goethals s'immisçant en arbitre du duel Rouche-Mauve. Le tournant ? Sans doute ce Standard – Gand du 28 mars 1982. La veille, le RWDM était allé gagner 0-1 chez son voisin anderlechtois, leader du championnat, un point devant les Liégeois. À Sclessin, les Buffalos, toujours en embuscade, furent scalpés par Simon Tahamata (deux buts) et les Standardmen : 3-0. Et malgré quelques faux-pas (notamment une défaite le week-end suivant à Beveren, adoucie par le revers des Mauves, 1-0, à… Gand), sans doute aidés par la débauche d'efforts consentis sur la scène européenne pour atteindre la finale de la Coupe des Coupes, les Rouches conservèrent deux unités d'avance à l'aube de l'ultime journée, qui leur proposait la visite de Waterschei. Un point suffisait pour redevenir roi des Belges, ce 8 mai 1982. Mais le Standard, dans un Sclessin bondé, offrit à ses supporters un match de gala. Trois buts récompensèrent leur percutante démonstration, signés Vandersmissen, Wendt et Daerden (Willy Vliegen sauva l'honneur limbourgeois). Raymond Goethals avait jailli de son banc, au coup de sifflet final, avant de vite filer au vestiaire, pendant que les fans liégeois envahissaient la pelouse. Le tacticien bruxellois tenait enfin ce titre de champion. Il le savourait. "Ce titre, vraiment, il me le fallait", soupira Raimundo, entre deux volutes de fumée. Heureux, mais pas euphorique. Déjà tourné vers la finale européenne, quatre jours plus tard, au Camp Nou face à Barcelone. Sans se douter que ce Standard – Waterschei continuerait de se jouer, dans d'interminables prolongations...
Standard – Waterschei 3-1
- Standard : Preud'homme ; Gerets, Meeuws, Poel (Englebert), Plessers ; Daerden, Vandersmissen, Haan (Delbrouck), Tahamata ; Botteron, Wendt.
- Les buts rouches : Vandersmissen, Wendt, Daerden.
Regardez ici le reportage sur le titre 1982 du Standard dans l'émission Lundi Sports de la RTBF.
La déchéance
Le match allait rebondir, à la stupeur générale, vingt et un mois plus tard… Un juge inflexible débusqua, un peu par hasard, une retentissante affaire de corruption impliquant les champions de Belgique 1982.
Tout commence par… un meurtre ! En décembre 1982, le corps sans vie du veilleur de nuit de l'Auberge des Chevaliers, torturé puis tué de huit balles en pleine tête, est retrouvé dans ce restaurant de Beersel. L'enquête judiciaire (aujourd'hui toujours non-résolue, qui navigue dans les eaux troubles de l'extrême-droite et des Tueurs du Brabant) met aussi en lumière la gestion financière hasardeuse de l'établissement par Jef Jurion, ancien international d'Anderlecht. Les enquêteurs vont fouiller dans les affaires footballistiques du Soulier d'or 1957 et 1962 qui exerce par ailleurs le métier d'agent. Le juge Guy Bellemans, surnommé le Sheriff, qui inculpa Jurion pour faux en écriture, tira alors le fil d'un vaste système de fraude fiscale (déjà…) dans le foot belge, qui impliquait de nombreux clubs. Dont le Standard. Le 22 février 1984, lors d'une perquisition à Sclessin, on découvre un petit cahier d'écolier dans lequel Roger Petit inscrivait les mouvements de sa caisse noire. Et la page avec la mention "Goethals-Genk 500 000F/150 000F" intrigue le juge. Il cuisine le dirigeant et l'entraîneur… qui finissent pas passer à table, évoquant des faux en écriture pour éluder l'impôt. Puis Eric Gerets et Roland Janssen, deux des acteurs du drame, sont interrogés, et lâchent le morceau...
Le patron du Standard a, à l'instigation de son entraîneur, libéré de l'argent pour persuader les footballeurs de Waterschei de "lever le pied" lors de la dernière journée du championnat 1981-1982. Le lendemain de la rencontre, les 14 Limbourgeois présents sur la feuille de match ont reçu chacun 30 000 francs belges (quelque 750 euros), soit la prime de victoire individuelle des Liégeois. Eric Gerets et Roland Janssen avaient joué les entremetteurs...
La déraison
Prêt à toutes les concessions, voire ouvert aux compromissions, et sans doute échaudé par les titres évaporés lors de ses trois saisons anderlechtoises (1976-1979), Raymond Goethals a-t-il soupçonné un complot de dernière minute pour empêcher le Standard de renouer avec la gloire nationale ? Ou voulait-il simplement préserver ses joueurs à quelques heures de leur grand rendez-vous continental, pour conserver tous les atouts dans son jeu pour défier Barcelone dans son antre ?
Toujours est-il que, pour éviter que d'autres marchandages, à la mode dans ces années-là, anéantissent l'œuvre d'une saison, le coach bruxellois n'hésita pas à franchir la ligne blanche, pour entrer sur un terrain miné. Il incita ses joueurs à proposer leurs primes de match à leurs ultimes adversaires pour que ces derniers se montrent dociles...
Une folie : objectivement, le Standard, en grande forme, ne pouvait pas perdre le titre. Il possédait deux points d'avance sur Anderlecht avant la dernière journée durant laquelle le club liégeois recevait un Waterschei démobilisé et focalisé sur sa toute proche finale de Coupe de Belgique face à Waregem. Et une unité lui suffisait. Goethals avait en sus déjà convaincu le meilleur joueur des Limbourgeois, Heinz Gründel, de rejoindre Sclessin la saison suivante…
Mais la peur de se faire cocufier fit perdre toute lucidité aux Standardmen. Les Limbourgeois ont des accointances avec certains Rouches. Roland Janssen est le voisin d'Eric Gerets, à Rekem. Pierre Plessers, le frère de Gérald-le-Rouche, joue à Waterschei. L'affaire fut rondement menée…
La sentence
Le Standard garda son titre de 1982 (sportivement, l'affaire était prescrite), mais, en 1984, son équipe fut décimée, la plupart de ses joueurs devant purger des suspensions, qui hypothéquèrent aussi les chances de nos Diables rouges à l'Euro 84, puisque le club liégeois formait l'ossature de notre équipe nationale.
Gerets, qui venait d'être transféré à l'AC Milan qui suspendit immédiatement son contrat, et Janssen ne furent pas les seuls incriminés :Michel Preud'homme, Walter Meeuws, Theo Poel, Gérard Plessers (et son frère Pierre), Jos Daerden, Guy Vandersmissen et Simon Tahamata payèrent très cher leur implication, tandis que d'autres joueurs, comme Arie Haan, exilé à Hong Kong, passèrent entre les gouttes, ou reçurent un simple blâme, comme Gründel, pour ne pas avoir dénoncé la manoeuvre. La sentence les foudroya le 2 avril 1984 : un an de suspension, Gerets écopant de trois années ; des peines allégées en appel… Les bannis pouvaient donc renouer avec la compétition au début de l'année 1985. Mais seuls trois d'entre eux étaient restés à Sclessin (Preud'homme, Poel et Vandersmissen), Plessers était parti à Hambourg, Meeuws à l'Ajax, Tahamata à Feyenoord et Daerden à Roda : la dream team rouche avait implosé.
Champion en 82 et 83, le Standard de Goethals (d'abord radié à vie, le coach, dont la peine fut ensuite allégée, s'exila au Portugal, à Guimarães), à son apogée, semblait parti pour continuer à garnir son armoire à trophées. L'Affaire Waterschei le propulsa au purgatoire. Il mit vingt-cinq ans à redevenir champion de Belgique, grâce à l'un des punis de 82, reconverti entraîneur à succès: Michel Preud'homme....