Il y a 40 ans, Pfaff signait au Bayern: "Qu'est-ce que ce petit paysan de Beveren va faire à Munich ?"
Voilà jour pour jour 40 ans que Jean-Marie Pfaff a signé à Munich. Reconstitution de son départ surprenant du "petit" Beveren, qui l'a nommé citoyen d'honneur ce vendredi.

- Publié le 25-06-2022 à 08h57
- Mis à jour le 25-06-2022 à 15h08

"C'est un grand honneur de recevoir ce titre de citoyen d'honneur de la commune de Beveren, où tout a commencé pour moi." Accompagné par toute sa famille et habillé de façon impeccable comme il en a l'habitude, Jean-Marie Pfaff (68 ans) a dû interrompre son discours improvisé à trois reprises, ce vendredi, tellement il était ému d'être célébré au château Cortewalle. "Merci d'avoir mis Beveren sur la carte du monde", lui dit le bourgmestre. La réponse de Pfaff : "Tout à l'heure, je vais te parler d'un Musée Jean-Marie Pfaff."
Beveren est le club avec lequel il a remporté une Coupe de Belgique et le Soulier d'or en 1978, puis le titre de champion de Belgique en 1979. Dans cette même année, les semi-professionnels du Freethiel ont éliminé les vedettes de l'Inter Milan, dont Alessandro Altobelli. Aussi bien à San Siro (0-0) qu'à Beveren (1-0), Pfaff avait gardé le zéro. Au tour suivant, contre le grand FC Barcelone, il n'avait dû s'avouer vaincu que sur des penalties (1-0 au Camp Nou après un cadeau de l'arbitre, 0-1 au Freethiel).
En 1979, Constant Vanden Stock veut Pfaff à Anderlecht, mais le secrétaire du RSCA avait déjà fait signer l'Autrichien Koncilia. Charmé par ses prestations en Coupe d'Europe, le FC Barcelone montre également de l'intérêt. "Je suis même allé à Barcelone, dit-il. C'était donc très concret."
Mais c'est un autre géant du football européen qui obtient gain de cause, en 1982 : le Bayern Munich. Voici, 40 ans plus tard exactement, comment un des transferts les plus prestigieux de cette époque du football belge a eu lieu.
Suspendu pour 6 mois
"L'arbitre Ponnet m'a souvent cherché, j'étais dégoûté"
Dans la dernière sélection de 30 joueurs rappelés par Roberto Martinez, ils étaient quatre (ou 13 %), les Diables qui évoluent dans le championnat belge. Dans la sélection de 22 joueurs de Guy Thys pour le Mondial 1982, ils étaient… 20 (ou 91 %). Theo Custers (Espanyol Barcelone) et Swat Van der Elst (West Ham) étaient les seuls à jouer à l'étranger.
Mai 1982. Pfaff est sur le radar de plusieurs clubs européens. Et il en a marre de la Belgique, où il se sent visé par certains journalistes et surtout par les arbitres. Un incident du 18 janvier 1981 est la goutte qui fait déborder le vase. Après le derby contre Lokeren (1-1), il est accusé d'avoir donné un coup de genou au juge de touche René Thirion. Jusqu'à ce jour, il nie avoir eu ce geste déplacé. Mais la Fédération l'a quand même suspendu pour six mois. "Alex Ponnet était arbitre, dit-il au sujet du numéro 1 de cette époque. Ce n'est pas la seule fois où il a m'a joué un sale tour. En 1988, lors d'un Real Madrid - Bayern (2-0), j'avais été lui dire que le Mexicain Hugo Sanchez m'avait craché dans le visage. 'Retourne dans ton but ou je te donne une jaune' fut sa réaction."
Voulant quitter par la grande porte le club qui l'a formé depuis ses 12 ans, Pfaff reste encore un an à Beveren.

Au resto grec à anvers
"Leur T2 me disait que je devais devenir le nouveau Sepp Maier"
En 1981-1982, le Bayern termine 3e en Bundesliga, un échec pour le club qui a l'habitude de collectionner des trophées. Un des joueurs pointés du doigt est le jeune gardien Walter Junghans. Junghans, le successeur du légendaire Sepp Maier, qui a arrêté en 1979. Pfaff : "Comme nouveau gardien, le Bayern devait faire un choix entre quatre internationaux : un Français, un Autrichien, un Yougoslave et moi."
L'intérêt du Bayern date de 1978, quand Beveren a participé au tournoi de Toulouse. "J'y ai fait des miracles contre Saint-Étienne, Barcelone et le Bayern. On se moquait de moi parce que j'allais dormir tôt pour être en forme, alors que c'était un tournoi amical. Moi, je pensais à mon avenir."
Le 11 mai 1982, Beveren perd le match aller de la demi-finale de la Coupe de Belgique à Waterschei (1-0). Mais Pfaff sort un gros match. Un des spectateurs est Reinhard Saftig, le T2 du Hongrois Pál Csernai, T1 du Bayern. "Il est venu me trouver après le match. Ce soir-là, on s'est vu dans un restaurant grec à Anvers. Son message : 'Tu dois devenir le nouveau Sepp Maier du Bayern.'"
31 250 € par mois
"Et pourtant, Carmen a dû me convaincre de signer"
La semaine suivante, le téléphone sonne chez les Pfaffs. Le grand Uli Hoeness, actuellement président mais à cette époque manager du club, l'invite à l'Hôtel Intercontinental à Düsseldorf. "Il pensait peut-être que j'allais arriver en petite Fiat, mais je me suis présenté en Jaguar. Pour qu'il comprenne qu'il ne fallait pas me proposer des cacahuètes."
L'offre de Hoeness est mirobolante : 31 250 euros par mois. C'est 13 fois plus que les 1 860 euros qu'il avait à Beveren. Beveren, quant à lui, recevrait une somme de transfert de 600 000 euros.
Pfaff est aux anges, mais… il hésite. "Je me disais que je n'étais pas si mal que ça à Beveren. Je jouais dans une des meilleures équipes de Belgique, j'avais un magasin de sport, j'avais un job à la banque. Et quand on vous dit que vous devez remplacer une légende comme Maier, la pression monte… C'est finalement mon épouse Carmen qui m'a convaincu en me disant : 'Tu es le meilleur joueur de Beveren et tu es le moins bien payé. Tu ne gagnes presque rien. Allez, signe vite.' Cela a été la meilleure décision de ma vie. J'ai connu six années magnifiques au Bayern. Si j'avais été un simple passant, le Bayern n'aurait pas envoyé deux équipes à cette cérémonie à Beveren : une pour Bayern TV et une pour le magazine du club."
incognito en jet privé
"Qu'est-ce que ce petit paysan de Beveren va faire au Bayern ?"
Les prochaines étapes : les tests médicaux et la signature. "On était en pleine préparation pour le Mondial 1982 avec les Diables rouges, se souvient Pfaff. Hoeness m'avait dit qu'il était interdit que je parle à qui que ce soit du transfert. Même mes collègues en équipe nationale ne pouvaient pas le savoir."
Quand Guy Thys donne un jour de congé à ses troupes, Pfaff saisit l'opportunité pour faire un aller et retour à Munich. "Le Bayern avait réglé un jet privé à l'aéroport de Cologne, Hoeness m'y attendrait. Mais pas question qu'on se balade ensemble à l'aéroport. Carmen et moi devions le suivre vers la porte d'embarquement pour les jets privés en gardant une distance d'une dizaine de mètres."
Incognito, Pfaff arrive à Munich, où le docteur réputé Müller-Wolfhart l'attend pour ses tests médicaux. Le transfert sera annoncé avant le début de la Coupe du monde. "En Belgique, il y en a beaucoup qui disaient que ce petit paysan de Beveren serait de retour après trois mois."
Mondial à incidents
"Mais le Bayern retenait que j'avais gardé le zéro contre Diego"
La Coupe du monde en Espagne ne se déroule pas très bien pour Pfaff, malgré la victoire (0-1) dans le match d'ouverture contre l'Argentine de Maradona. Les autres Diables rient dans leur barbe quand Pfaff est sur le point de se noyer dans la piscine de l'hôtel. Jan Wauters, le commentateur radio de la VRT, l'avait poussé dans l'eau, alors que tout le monde savait que Pfaff ne savait pas nager.
Et dans le troisième match, contre la Hongrie, il avait mis K.-O. Éric Gerets avec une spectaculaire sortie aérienne. Il avait accompagné Gerets à l'hôpital pour se faire contrôler l'épaule douloureuse. Étant photographié à l'entrée de l'hôpital en train de donner des autographes avec un grand sourire alors que Gerets, sa victime, était presque tombé dans les pommes, Pfaff n'a pas marqué des points auprès de ses coéquipiers.
À moitié blessé à l'épaule, il ne jouera d'ailleurs pas les matchs du prochain tour : Custers se prendra trois buts de Boniek contre la Pologne (0-3) et Munaron un contre l'URSS (0-1). "Mais la Coupe du monde n'a pas porté atteinte à ma réputation au Bayern, dit Pfaff. Que du contraire. J'avais gardé le zéro contre Diego Maradona. Ils m'accueillaient les bras ouverts au premier entraînement."

Anti-héros, puis héros
"Après mon premier match, mes détracteurs étaient contents"
Avant le début de la préparation, Pfaff se fait aussitôt valoir. Le team manager lui présente son casier avec le numéro 24 dans le centre d'entraînement. Pfaff refuse. Selon la légende, il aurait réclamé le numéro 1. "C'est faux, dit Pfaff. La seule chose que j'ai demandée, c'est mes initiales JMP sur mon casier, que je portais sur tous mes vêtements. Ils y ont ajouté le numéro 1 sans que je ne le demande."
Le stage à lieu à Sonthoven dans les Alpes. "Je me souviens même du nom de l'hôtel : Sonnenalp. Par hasard, j'y retourne pour la première fois cet été, 40 ans plus tard."
Son premier match se déroule de façon catastrophique. À Brême, il se heurte à son propre défenseur Klaus Augenthaler sur une longue rentrée en touche et marque le 1-0 contre son camp. "Mes détracteurs en Belgique avaient ce qu'ils voulaient. Ils disaient que je ne tiendrais même pas le coup pendant trois mois."
Mais leur plaisir sera de courte durée. Pfaff gardera cinq fois le zéro lors des six matchs suivants. Et dans le neuvième match, chez le champion en titre Hambourg (2-2), il sauvera un penalty de Manfred Kaltz à la 90e. "Il n'avait jamais raté un penalty dans sa carrière", dit Pfaff.
À l'issue de ce match, il donne une interview en soi-disant allemand qui a longtemps cartonné sur YouTube. "Ich habe den Pfenalty gestosst", disait-il notamment. Pfaff : "De ces jours, dans les écoles belges, on motive les élèves à parler de l'allemand 'à la Pfaff'. Cela veut dire : il faut oser parler, même quand on ne maîtrise pas la langue. C'est ainsi qu'on apprend. Maintenant, je parle parfaitement l'allemand."
Mais Pfaff a surtout arrêté beaucoup de ballons et il a remporté des trophées en Bavière, à savoir trois titres et deux Coupes. Et en 1987, il a été élu meilleur gardien au monde. "Pas mal pour un petit paysan de Beveren, hein ?"