Laurent "Crapelle" Patriarche, coach Rainbow Six chez Giants : "Je n'ai jamais été intéressé par le rôle de joueur."
Nous vous faisons découvrir cette semaine la fonction d'entraineur au travers de l'interview du Belge Laurent "Crapelle" Patriarche, coach dans une équipe Rainbow Six de haut niveau : Giants Gaming.
- Publié le 23-11-2019 à 10h53
- Mis à jour le 23-11-2019 à 13h00

Nous vous faisons découvrir cette semaine la fonction d'entraineur au travers de l'interview du Belge Laurent "Crapelle" Patriarche, coach dans une équipe Rainbow Six de haut niveau : Giants Gaming.
Plutôt méconnu, le rôle de coach dans une équipe esportive est pourtant primordial ! Notre compatriote se livre sur ses débuts, sur sa fonction, ses affinités avec Valentin "risze" Liradelfo (autre Belge de l'équipe), ses meilleurs souvenirs mais également leur déconvenue en Pro League.
Pour ceux qui ne te connaîtraient pas encore, pourrais-tu brièvement te présenter à nos lecteurs ?
Je m'appelle Laurent Patriarche, plus connu sous le nom de "Crapelle" sur la scène esportive. Je suis coach chez Giants Gaming pour l'équipe Rainbow Six : Siege, active notamment en Pro League. Je suis belge, j'ai bientôt 24 ans et j'habite depuis toujours dans un petit village du Brabant Wallon.
J'ai commencé à jouer à Rainbow Six sur console, la Xbox One, à peu près à la sortie du jeu. Je suis passé sur PC environ un an après. Je suis devenu d'abord analyste puis coach chez Millenium en 2017. J'ai eu la chance depuis lors de rester dans des équipes du top niveau.
J'ai toujours été un grand fan d'esport, principalement sur League of Legends à la base. J'étais donc déjà familier avec pas mal d'aspects du sport électronique. Mais en 2017, c'est la première fois que je devenais vraiment acteur au sein de la scène esportive.
C'est assez rare de voir quelqu'un percer en tant que coach et non joueur. Comment es-tu arrivé sur cette voie?
Je n'ai jamais été intéressé par le rôle de joueur. Ce n'est vraiment pas quelque chose qui m'intéressait particulièrement. Je ne sais pas dire pourquoi. Je ne trouve pas le rôle de joueur très intéressant pour moi. Je préfère travailler avec l'aspect humain des choses, le côté coaching et avoir le regard un peu différent sur le jeu par rapport à mes joueurs. J'ai toujours préféré coacher que jouer. C'est clairement par choix que j'ai choisi cette fonction.

Concrètement, en quoi consiste le rôle du coach dans une équipe esportive?
Je porte en réalité la double casquette de coach et d'analyste. Mon rôle est dans un premier temps de préparer les matchs en regardant des rediffusions des équipes que l'on va affronter et si besoin, de préparer des stratégies visant à les contrer. C'est la première étape et elle est très chronophage ! Cela me prend énormément de temps parce qu'on n'a pas vraiment d'outils aujourd'hui dans le jeu pour nous faciliter la tâche. Je suis contraint de regarder les rediffusions postées sur Youtube par les commentateurs donc c'est parfois un peu compliqué... On espère voir un jour arriver la mécanique de replay directement dans le jeu.
La deuxième partie, c'est de préparer les joueurs pour le match, qu'ils fassent en sorte de gérer la pression correctement tout en restant conscients des enjeux de la rencontre. On s'entraîne six jours par semaine pendant plus de huit heures en général afin de se mettre en condition pour le prochain match. Je fais également du feedback aux joueurs afin de peaufiner leur développement.
Tu as donc été repéré par l'équipe française Millenium en 2017. Comment s'ouvre-t-on les portes d'une telle structure ?
À cette époque-là, je sortais d'un été un peu compliqué au niveau personnel. Du coup, j'ai passé énormément de temps sur différents chat Twitch de joueurs professionnels et j'interagissais beaucoup avec eux. D'une certaine manière, c'est ce qui a permis de me faire "connaître". Je suis devenu assez proche de "Liven", qui jouait à l'époque chez Millenium. Et quand ils sont sortis de la Gamescom, je me suis proposé comme analyste pour l'équipe.
Il faut savoir qu'à l'époque, peu d'équipes avaient du staff en plus des joueurs. Cela commençait seulement tout doucement à se mettre en place. Donc, je me suis juste lancé en me disant que si cela passait, c'était tant mieux. Je n'avais de toute façon rien à perdre ! Et finalement, j'ai eu bien raison de le faire puisque j'ai tout gagné dans l'histoire !
Je ne sais pas comment "Liven" m'a vendu à l'organisation, mais il faut savoir que dans Rainbow Six à l'époque, les joueurs avaient énormément d'influence sur les structures puisque les places de certains tournois étaient réservées aux joueurs et non à la structure qu'ils représentent. À ce moment-là, le jeu en était encore à ses balbutiements, on ne parlait pas encore de contrat, salaire, ... J'ai donc commencé ma carrière comme beaucoup en étant bénévole, ma professionnalisation étant arrivée une dizaine de mois plus tard.

Est-ce plus compliqué de se faire remarquer en étant ici en Belgique ?
Pas vraiment, non, puisqu'une bonne partie de nos activités se font en ligne. Je ne pense pas que la Belgique soit particulièrement handicapante sur ce point. Là où c'est plus compliqué, c'est lorsque l'on doit se déplacer sur les événements. Beaucoup de tournois se trouvent loin de chez nous.
Tu fais partie aujourd'hui de la structure espagnole Giants Gaming. Raconte-nous un peu comment tu as atterri là.
J'ai donc commencé chez Millenium. Puis la structure a fermé ses portes il y a environ un an. Du coup, on est passé chez LeStream qui remplaçait en quelque sorte Millenium au niveau des projets esportifs. Et cet été, on s'est retrouvé libre de tout contrat. On a donc passé un mois à la recherche d'une nouvelle organisation. On a eu plusieurs offres de différents contacts et on a fini par opter pour Giants. On était un peu dans l'urgence puisqu'on devait participer au Major dans les semaines qui suivaient donc on a choisi la proposition la plus concrète. Les premiers contacts entre le staff et le manager de notre équipe ont eu lieu lors de la DreamHack Valence et tout s'est enchaîné.
Tu n'es pas le seul belge de l'équipe puisque Valentin « risze » Liradelfo est joueur et capitaine de celle-ci. Il t'a suivi tout au long de ta jeune carrière. Quelles sont vos relations ?
On a une excellente relation ! On a par exemple fêté le nouvel an ensemble l'année dernière et on remet ça cette année chez BiBoo qui joue chez Vitality. On fait pas mal de trucs ensemble, même en dehors du jeu. Au delà de la relation coach/joueur, on est également potes dans la vie.
On se connaîssait même avant d'intégrer la même équipe et on s'entendait déjà très bien.
Vous arrivez à dissocier votre vie privée et votre vie professionnelle?
Valentin a un réel impact sur le mental de l'équipe, il va toujours essayer de tirer ses coéquipiers vers le haut. Ce n'est pas plus difficile de lui faire des remarques parce que nous sommes avant tout des professionnels et on sait que tout ce qui se passe dans le cadre du boulot n'est pas personnel. Le travail passe avant tout ! À l'inverse, s'il me fait une critique, je vais la prendre en tant que "Crapelle" coach et pas Laurent pote.

Vous avez une équipe cosmopolite composée d'un Belge, de Français mais aussi d'Allemands. Comment se passe la communication au sein de l'équipe et plus largement de la structure ?
Tout se passe en anglais ! Il arrive parfois que certains parlent leur langue maternelle, mais uniquement quand tout le monde est capable de comprendre. Sinon, que ce soit entre les joueurs ou avec le staff, toutes les communications se font en anglais. Pour ma part, j'ai eu la chance de faire un an au Canada et d'être en immersion, ce qui m'aide évidemment pour communiquer avec les joueurs. On est pas tous bilingues mais on se comprends suffisamment que pour véhiculer nos idées.
Revenons un instant sur la Rainbow Six Pro League. Vous perdez au premier tour face à Aerowolf, que s'est-il passé ?
On n'a pas du tout joué à notre niveau, on a peut-être un peu craqué sous la pression. Là où Aerowolf avait déjà réussi sa saison en se qualifiant pour la première fois en phase finale et n'avait donc rien à perdre. Ils partaient très largement perdants et ne se sont mis aucune pression. Ils ont joué de manière super décomplexée, alors que nous, on s'est mis beaucoup de pression parce qu'on savait que ce premier match nous était favorable sur papier et qu'on pouvait créer l'exploit dans cette finale ! Au plus haut niveau, tout se joue sur des détails et malheureusement, rien n'a tourné en notre faveur ce jour-là.
Comment réagit-on en tant que coach quand on voit en direct que les choses tournent mal pour ses joueurs?
Pendant le match, pour moi, c'est très dur. Je ne peux avoir qu'un impact limité. Je n'ai le droit de prendre qu'un temps-mort d'une minute. Ce n'est pas toujours facile de dire tout ce que j'ai à dire en si peu de temps, que ce soit au niveau stratégique ou moral.
Quand je suis derrière mes joueurs, je suis quelqu'un de très stressé, je vis le match très intensément. Mais j'ai aussi plus de recul et je me rends compte lorsqu'une décision prise en une fraction de seconde était la mauvaise. C'est parfois frustrant.
Après match, chacun va vivre la défaite d'une manière différente. Certains auront besoin du groupe, d'autres de s'isoler. On s'investit tellement dans notre disicpline que chaque défaite est dure à vivre. Le vrai travail reprend alors aux entraînements suivants où on se remotive et on se remet dans le bain pour les matchs qui arrivent.
Vous êtes champions de France en titre. Quels sont vos prochains objectifs avec Giants ?
Notre prochain objectif, c'est le Six Invitational qui se déroulera du 14 au 16 février. Pour nous, l'objectif c'est de le remporter et il n'y aura d'ailleurs jamais d'autres objectifs que celui-là !

Toutes structures confondues, quel est ton meilleur souvenir sur Rainbow Six ?
Le souvenir le plus fort pour moi, c'était avec Millenium au Major de Paris en 2018. C'était le plus gros tournoi auquel j'avais participé en tant que coach à l'époque. Je me souviens du moment où mes joueurs sont descendus sur la scène. J'ai été ému parce que je me suis rendu compte à ce moment-là que je faisais partie de tout cela. C'était pour moi la réalisation de tout mon travail et cela a confirmé le fait que je ne voudrais plus jamais rien faire d'autre que cela !
Merci beaucoup d'avoir répondu à mes questions ! Je te laisse le traditionnel mot de la fin.
Merci à toute mon équipe pour le soutien qu'elle m'apporte au quotidien et pour notre passion que l'on partage. Merci à toutes les personnes qui nous soutiennent et qui nous le montrent à travers les différents réseaux sociaux et pendant les matchs.