Membre du CIO, Pierre-Olivier Beckers fait le point à 6 mois des JO: "Les Jeux de Tokyo sont indispensables, je le pense réellement"
Pierre-Olivier Beckers, président du COIB, balaie les rumeurs d'une annulation.
- Publié le 23-01-2021 à 00h11
- Mis à jour le 27-01-2021 à 09h01

La publication d'un article du Times jeudi, affirmant que le gouvernement japonais aurait convenu que l'organisation des JO à Tokyo à partir du 23 juillet était impossible, a entraîné un démenti officiel quant à une possible annulation. Pierre-Olivier Beckers, le président du COIB et membre du CIO, nous éclaire.
M. Beckers, quelles sont, selon vous, les chances de voir les Jeux ouverts le 23 juillet ?
"Sur base des informations dont je dispose, je dirais 100 %. J'ai encore parlé au président Thomas Bach ce jeudi, avec le président de la commission de coordination des Jeux de Tokyo ainsi qu'avec les deux membres japonais du CIO. J'ai entendu ce que le Premier ministre Suga a dit et toutes ces personnes-là m'ont donné une assurance complète. J'ai vu de la détermination et une grande coordination. Ils nous disent : les Jeux démarreront le 23 juillet. Et il n'y a pas de plan B, Thomas Bach l'a souligné. C'est dans les variations du plan A que nous travaillons, avec un très grand nombre de mesures possibles d'adaptation des Jeux."
Aujourd'hui, malgré les rumeurs, vous semblez confiant.
"Tout à fait. L'ensemble du COIB reste confiant parce que les décideurs sont optimistes sur l'ouverture des Jeux comme prévu le 23 juilllet. J'ajouterais que l'état d'urgence décrété au Japon et la circulation du virus dans ce pays sont deux facteurs qui ne m'inquiètent pas. Le fait que les autorités prennent le taureau par les cornes est une bonne nouvelle. Cela nous donne toutes les chances de pouvoir gérer la situation et de nous retrouver dans un meilleur contexte au début des Jeux. Les chiffres sont nettement inférieurs à ce que nous connaissons en Europe et dans d'autres pays. Le Japon a la possibilité de museler l'évolution du virus plus vite. Je vois également qu'on organise avec succès de grosses compétitions en Asie, évidemment en s'adaptant en termes de protocole et au niveau des spectateurs. Il est, dès lors, clair dans mon esprit que les Jeux de Tokyo seront des Jeux TRÈS différents de ce que l'on a pu connaître lors des dernières éditions, de ce qui nous est apparu comme normal au fil du temps, mais ils démarreront le 23 juillet."
Repousser les Jeux de Paris à 2028 et ceux de Los Angeles à 2032, est-ce imaginable ?
"Non ! Je suis extrêmement catégorique, étant aussi président de la commission de coordination des Jeux de Paris. Il n'y a pas de plan B parce que, d'une part, tout le monde est convaincu de la capacité de tenir les Jeux de Tokyo et que, d'autre part, s'il devait y avoir une catastrophe, ces Jeux ne seraient pas reportés. Ils pourraient éventuellement faire l'objet d'une nouvelle candidature à partir de 2032. Mais les Jeux de 2024 et de 2028 se dérouleront aux années prévues et dans les villes retenues, c'est-à-dire Paris et Los Angeles. Il n'y aura pas de report de l'ensemble du calendrier olympique pour permettre à Tokyo de s'insérer en 2024."
Quelle est votre réaction à cet article du Times ?
"Leurs sources sont à l'intérieur de la coalition dirigeante au Japon et ce n'est donc pas surprenant. Il est normal qu'il y ait des avis très différents et chacun y va de son interprétation de ce qui pourrait se passer. Mais la communication du gouvernement est claire. Et je ne m'intéresse pas aux rumeurs, je m'en tiens aux faits."
Différents sondages auprès de la population japonaise laissent penser que celle-ci est de plus en plus défavorable à la tenue des Jeux cet été.
"Je n'y prête pas attention. On sait combien les sondages sont influencés d'abord de la manière dont ils sont menés, ensuite par les événements qui peuvent avoir frappé l'imagination au cours des 24 dernières heures. Or des projets de l'envergure des Jeux olympiques, dans leur complexité, dépassent la compréhension de tout un chacun. Je pense que les Japonais, qui ont été très longtemps extrêmement favorables aux Jeux, le restent dans leur cœur. Ils sont friands de sport et seront des grands supporters des Jeux olympiques. L'état d'urgence a pu engendrer des réactions et des interprétations à très court terme mais nous ne pouvons pas baser notre stratégie, et certainement pas le COIB, sur base des sondages."
Est-il pour autant raisonnable d'envoyer 11 000 athlètes vers le Japon dans le contexte sanitaire actuel ?
"Je pense que c'est non seulement raisonnable mais c'est indispensable pour le futur du monde tel que nous le connaissons. Ces Jeux ont le potentiel d'être la lumière au bout du tunnel et vont redonner de l'espoir non seulement aux dirigeants, aux leaders économiques, mais également à la jeunesse qui se demande où elle va. À ce titre, les athlètes qui iront à Tokyo ont un rôle d'ambassadeurs à jouer. Oui, ces Jeux sont fondamentaux. Les Nations unies ont adopté une résolution mettant en avant l'importance du sport pour sortir le monde de la crise, son importance comme facteur d'inclusion sociale, son importance pour la santé physique et mentale des jeunes. Et elle met en évidence le rôle de relais que peuvent jouer spécifiquement les Jeux de Tokyo, de Pékin (2022) et de Paris (2024). Pour moi, ces Jeux sont indispensables, je le pense réellement. Actuellement 99 % des athlètes sont déjà en train de voyager, pour rejoindre des sites d'entraînement, des compétitions de qualification. Penser que les athlètes ne circulent pas maintenant et qu'on va leur demander tout à coup de rejoindre le Japon, ce n'est pas la réalité. Ce qui est fondamental, c'est d'organiser les déplacements des sportifs et de leur encadrement dans de strictes conditions pour assurer leur sécurité et veiller à la santé de tous."
En quoi les Jeux seront-ils différents cette année ?
"L'accent sera mis avec certitude sur la santé et la sécurité des athlètes, et sur leurs compétitions. Cela signifie que la vie au Village sera différente. Déjà les athlètes ne seront autorisés à s'y installer que quelques jours avant leur compétition et ils devront le quitter assez rapidement à l'issue de celle-ci. Le transport se déroulera dans des conditions très strictes via des véhicules accrédités où le respect de la bulle devra être absolu. En ce qui concerne les spectateurs, on travaille à plusieurs scénarios : des Jeux à huis clos jusqu'à des Jeux avec un nombre très limité de spectateurs respectant la distanciation. Il y aura aussi, et c'est logique, un nombre très régulier de tests PCR pour les personnes qui arrivent au Japon, ainsi qu'en marge des compétitions. Le protocole sera très renforcé."
Des Jeux à huis clos, ce serait un peu triste, non ?
"Clairement ! Ce ne serait pas une bonne nouvelle. Les Jeux, c'est l'amitié, l'inclusion des peuples, la fête. C'est cela qui les rend uniques. Ne pas avoir de spectateurs serait dommage mais cela ne rendrait pas les Jeux impossibles et n'affecterait ni le niveau très élevé que l'on est en droit d'attendre des compétitions ni la beauté et le côté spectaculaire des images. C'est sûr qu'il manquerait une dimension. Mais nous devons être prêts à avoir des Jeux différents."
"Plus vite nos sportifs seront vaccinés, au mieux"
Le COIB n'imposera pas la vaccination à ses athlètes avant les Jeux olympiques de Tokyo mais ses dirigeants ont décidé de la "recommander vivement" auprès d'eux, rappelle Pierre-Olivier Beckers au sujet de cet enjeu dorénavant majeur. Et de préciser la position de l'instance olympique qu'il dirige encore pour quelques mois.
"D'abord, le Japon n'a pas encore imposé la vaccination, ce qui relève d'un droit souverain, mais cela ne signifie pas que la situation est certaine de rester en l'état pour les Jeux. S'il venait à l'imposer, ce sera le droit et la liberté de chaque personne de dire : je désire ou je ne désire pas me faire vacciner. Au COIB, nous recommandons fortement aux athlètes de se faire vacciner et nous souhaitons qu'ils puissent eux-mêmes devenir des ambassadeurs de la vaccination vis-à-vis de la population au sens large. Je suis persuadé que de voir une Nafi Thiam, les Belgian Tornados ou les Red Lions se faire vacciner de manière visible, disons, pourrait donner confiance et rassurer tous ceux qui ont besoin de l'être."
Des démarches ont déjà été entreprises en ce sens. "Nous avons contacté des athlètes à ce propos, mais aussi des représentants du gouvernement fédéral pour attirer l'attention sur le fait que les athlètes ne sont pas des monsieur et madame Tout-le-monde", reprend le président du COIB. "Nous ne demandons évidemment pas qu'ils soient en première ligne (d'ailleurs ils ne le sont pas puisque la vaccination de la première ligne a déjà commencé et il est tout à fait normal d'avoir des priorités) mais gardons à l'esprit qu'il s'agit de personnes totalement en dehors de la norme et que ces sportifs vont jouer un rôle de représentation du pays, de nos couleurs nationales, aux Jeux olympiques. Dans cet ordre d'idées, la vaccination le plus tôt possible est le meilleur moyen de les mettre dans les meilleures conditions pour performer au Japon. Plus tôt on peut les vacciner, mieux ce sera !"
Le Team Belgium, au sens large, représente "tout au plus 400 personnes", précise notre interlocuteur. "Cela ne représente pas beaucoup de doses de vaccin et pas non plus beaucoup de temps à y consacrer."
Par ailleurs, le CIO va lui-même obtenir plusieurs centaines de milliers de doses s'ajoutant aux commandes des 205 pays concernés. "Ceci permettra de vacciner dans le monde entier des athlètes d'élite, d'éviter des situations où des sportifs s'attribuent des vaccins réservés à d'autres citoyens et de s'assurer d'un maximum d'équité dans le monde du sport de haut niveau."
"Extrêmement inquiet pour l'état de santé de nos jeunes"
La crise sanitaire et les mesures prises pour enrayer la transmission du virus ont condamné beaucoup de sportifs à une longue inactivité. Cette situation désole Pierre-Olivier Beckers.
"Je suis extrêmement inquiet à plusieurs titres", dit-il. "Pour faire un pont avec les Jeux, si ceux-ci n'avaient pas lieu, cela aurait un impact financier énorme : le CIO redistribue entre 90 et 94 % de ses revenus au sport via les fédérations et les comités nationaux olympiques. Sans les revenus de droits de télévision, de sponsoring et autres, l'impact sur la santé financière de la plupart des fédérations nationales, et à travers elles des clubs, serait énorme. Ensuite, je suis inquiet pour la santé des clubs. La libération de nouvelles ressources financières annoncée par la ministre Glatigny est la bienvenue, il faut absolument soutenir le sport par tous les moyens aujourd'hui. C'est un vecteur fondamental de bien-être physique et mental, en plus d'être un vecteur d'inclusion. Enfin, j'entends de la bouche des dirigeants sportifs, et je lis dans les médias que les jeunes sont de plus en plus démotivés et ne se sentent même pas prêts à retourner vers les terrains de sport lorsque ceux-ci vont rouvrir. Il faut tout faire pour raccourcir au maximum la période pendant laquelle les clubs sont fermés ! Car plus on attend, plus on va créer un syndrome d'inertie qui va totalement décourager les jeunes. Leur santé est en jeu. Ils sont déboussolés, ils le disent, ils le clament, et je vois peu de réactions. Il faut absolument que dans les prochains jours, ils prennent ce problème à bras-le-corps afin de trouver des solutions à ce désarroi et de redonner aux jeunes des raisons d'espérer ainsi que des valeurs qui sont, en fait, celles de la vie elle-même : solidarité, dépassement de soi, excellence…"
"Ce ne sera plus le modèle économique des JO à l'avenir"
SURCOÛT Le report d'un an des Jeux olympiques de Tokyo a entraîné "un surcoût important, qui dépasse le milliard de dollars", explique Pierre-Olivier Beckers, certaines sources évoquant même jusqu'à… 3 milliards en réalité, ce qui ferait monter l'ardoise à près de 16 milliards. "C'était toutefois inévitable dans la mesure où il a fallu tenir à bout de bras la disponibilité de toutes les infrastructures dont certaines avaient déjà été attribuées à d'autres événements en 2021, la disponibilité des appartements du Village olympique qui, tous, avaient été vendus à des particuliers avec lesquels il a fallu trouver des accords, de même qu'avec l'ensemble des chaînes d'hôtel qui mettent à disposition entre 30 000 et 40 000 chambres. Sans parler du comité d'organisation en lui-même ! Dans la dernière année des Jeux, cela représente tout de même près de 5 000 employés équivalent temps plein. Et puis il ya les firmes de sécurité et j'en passe… Les frais pour maintenir les Jeux en place sont effectivement des coûts importants. Je ne sais pas si ce sont les Jeux les plus chers de l'histoire - la transparence des chiffres lors de certaines éditions précédentes n'était ni imposée ni toujours disponible - mais il est sûr que ce sont des Jeux chers et qui ne seront plus le modèle des Jeux de l'avenir. Il y aura une césure entre Tokyo et Paris. Tokyo n'a, en réalité, bénéficié que sur la fin de certaines des nouvelles normes des Jeux olympiques (l'agenda 2020) visant à réduire le gigantisme de l'événement et à le rendre surtout moins coûteux. À l'opposé, Paris a, depuis le départ, bénéficié de ces nouvelles normes et les budgets sont clairement maîtrisés (le budget de 3,9 milliards d'euros a été confirmé par le comité d'organisation à la mi-décembre), ce qui était l'engagement du CIO pour augmenter la confiance des possibles villes candidates futures."
Pas de quarantaine ? À voir…
Covid-19 Les sportifs débarquant au Japon pour les Jeux devront-ils observer une quarantaine ? "On n'a pas encore de garanties que ce ne sera pas le cas et nous ne recevrons pas l'information précise avant le printemps", indique Pierre-Olivier Beckers. "Ce qui est sûr, c'est que si quarantaine ou isolement il doit y avoir, ce ne sera pas un problème pour les athlètes du Team Belgium qui se retrouveront en camp d'acclimatation à Mito. Si cet hôtel doit être barricadé un peu plus solidement que prévu, cela ne représentera pas la fin du monde, au contraire. De toute façon, un athlète, par définition, vit depuis l'adolescence dans une bulle d'entraînement, dans une bulle de concentration : ce sont donc des réflexes plus faciles à acquérir que pour d'autres citoyens."