Robert Van de Walle fête ses 70 ans (1/2) : "Le judo a vraiment donné un sens à ma vie"
Véritable légende partout dans le monde, l'Ostendais était un sportif extraordinaire et est un homme hors du commun.

- Publié le 20-05-2024 à 10h00
- Mis à jour le 20-05-2024 à 16h19

Dixmude. C'est là, au nord de notre plat pays, à 30 km d'Ostende, sa ville natale, que Robert Van de Walle a trouvé son havre de paix : une magnifique ferme qu'il entretient depuis vingt-cinq ans avec son épouse, Marleen. Au bout du chemin d'accès, un parking pour deux voitures avec, à gauche, une salle de musculation. À l'intérieur de la cour, un étang. Sur la longueur, une énorme grange avec des boxes pour les chevaux et un mobil-home. Puis, sur la largeur, une bâtisse à l'entrée de laquelle notre champion olympique accueille ses invités.
À 70 ans, Robert n'a pas changé. Après avoir parcouru le monde, de 1973 à 1992, pendant une carrière sportive riche de cinq JO, deux médailles olympiques (l'or en 1980, à Moscou et le bronze en 1988, à Séoul), sept mondiales et dix-sept européennes en -95 kg et en Open (toutes catégories), puis une après-carrière non moins intéressante à donner des conférences, des colloques, des entraînements, il s'est posé pour profiter du calme de la campagne. L'occasion de le retrouver et, surtout, de lui souhaiter un excellent anniversaire…
Robert, 70 ans, encore un fameux cap !
"Oui… Je ne sais pas quoi dire… Ça va tellement vite. Enfin, je me sens bien. Dans ma tête, je n'ai pas 70 ans. C'est ce qui est important, je pense. Physiquement, je sens bien que ça craque à gauche et à droite mais, tous les matins, je suis dans ma salle de fitness. Je roule à vélo. Je travaille dans le jardin. Je m'occupe. Bien sûr, je sens que ce n'est plus comme avant. Maintenant, à 19 h, après le repas, je m'endors… Je n'ai plus d'obligations."
Avez-vous prévu une petite fête ?
"Ah oui ! J'ai invité les copains. J'avais déjà réuni, ici, d'anciens champions, français et autres. Angelo Parisi, Jean-Jacques Mounier et toute la bande. Gilbert Gustin qui habite aussi une belle région, La Roche-en-Ardenne, et qui est encore très actif. C'est important quand on vieillit d'être toujours actif. Moi, je varie les plaisirs. Deux ou trois heures de sport, puis le jardin. Pas toute la journée la même activité, sinon ça devient ennuyant."
Vous avez toujours aimé la nature, non ?
"Toujours au bord de l'eau, moi ! À Hastière, c'était parce que, dans mes activités, j'avais besoin de la nature pour mes séminaires. C'était un centre extraordinaire. Je l'ai arrêté parce que j'étais appelé un peu partout dans le monde et que je devais être plus mobile. C'est comme ça que je suis venu ici, à Dixmude, où j'ai continué mes activités jusqu'en janvier 2020, juste avant l'arrivée du Covid-19. Ce fut la meilleure décision de ma vie !"
Est-ce que vous roulez encore à vélo comme lorsque vous étiez venu au Mondial de judo en 2017, à Budapest ?
"Oui. Chaque année, j'essaie de partir, malgré toutes nos activités parce qu'avec Marleen, on voyage en mobil-home partout en Europe. On danse le tango. On prend des cours. On cherchait une activité commune… J'avais un bateau, mais je partais seul. Puis, on avait des chevaux, mais je devais m'en occuper. Le tango, c'est ensemble. On part une dizaine de jours, trois pour danser et sept pour visiter. À vélo, je pensais me rendre en Écosse, mais je n'y suis pas encore arrivé. Il y a peu de logements. C'est méditatif, le vélo. Je roule seul. Comme ça, je pars quand je veux, je m'arrête quand je veux. À mon rythme. Je n'ai besoin de rien. Un maillot sur moi, un autre dans mon sac. C'est une sensation de liberté. Je roule 100 km et j'arrive dans un autre endroit. J'aime bien. Il faut simplement trouver le temps…"
Je suis toujours invité, mais si je vais aux Jeux, c'est pour le judo. Pas pour le beach-volley.
Assisterez-vous aux Jeux de Paris cet été ?
"Je suis toujours invité, par le Comité olympique ou la Fédération internationale. Mais, si j'y vais, c'est pour le judo. Pas pour le beach-volley. J'aime bien tous les sports, à condition de pouvoir combiner avec le judo. Sinon, je regarde à la télévision. Parfois, on voit encore mieux à la télé. Mais je ne sais pas comme se dérouleront les Jeux avec toutes les tensions dans le monde. Rien que la cérémonie d'ouverture, sur la Seine, je ne sais pas comment on pourra la protéger. Je trouve ça risqué. Un accident est vite arrivé. Dans le métro, dans le stade. Il y a des tensions partout dans le monde et, surtout, des gens qui n'ont pas peur de mourir pour leurs croyances."
Êtes-vous inquiet par la situation dans le monde ?
"Oui ! Je trouve que tout ce qui se passe dans le monde pour le moment n'est pas bon. Avec la Russie, le Moyen-Orient, on est au bord d'un conflit mondial. J'espère que non, mais ça ne s'arrange pas."
Que pensez-vous du prix des places ?
"C'est cher ! C'est contre l'esprit olympique. Pour tous les sports… Il y a des places à 25 ou 50 euros, mais il faut des jumelles pour voir les sportifs. C'est dommage, même si je comprends que les organisateurs doivent rentabiliser un événement qui coûte cher. Il faudra quand même réfléchir à tout ça à l'avenir. Pourquoi ne pas organiser les JO dans un endroit fixe, en Grèce par exemple ? Quand je vois que les prochains Jeux auront lieu à Los Angeles, puis à Brisbane, je me demande si c'est vraiment raisonnable."
Les sportifs n'ont rien à voir avec la politique. J'autoriserais les Russes à participer aux JO.
Que pensez-vous du fait que les Russes, entre autres, soient empêchés de participer aux Jeux de Paris ?
"Le sport rassemble les gens. Et les sportifs n'ont rien à voir avec la politique. La Russie a des talents extraordinaires. Comme les États-Unis. Moi, j'autoriserais les Russes à participer aux Jeux de Paris. J'en connais beaucoup. Ce sont de super gars et ils s'en fichent de l'Ukraine. Leur vie tourne autour du sport."

Avez-vous encore des contacts avec votre grand rival, Khubuluri ?
"Il y a un moment que je ne l'ai plus entendu, mais il m'appelle toujours pour mon anniversaire. Il y a quelqu'un qui traduit, sinon je ne le comprends pas ! Nous sommes devenus amis. Comme beaucoup de mes principaux adversaires de l'époque… Khubuluri, je l'ai rencontré quatre fois, en finale. Il en a gagné trois, l'Euro et le Mondial en 1979, avant les Jeux de Moscou, et le Mondial en 1981, après. Mais j'ai gagné la bonne !"
Aux Jeux de Moscou, j'ai dû battre le Soviétique Khubuluri et l'arbitre avec !
Quel souvenir gardez-vous du jour où vous êtes devenu champion olympique ?
"Le stress… Finalement, ce qui est intéressant, c'est ce qu'on ne voit pas parce que ce titre est le résultat de quatre ans de travail. On s'impose une discipline d'enfer, on étudie la tactique de ses adversaires. Plus les autres sont forts, plus il faut s'entraîner. Tout ça est pour moi beaucoup plus intéressant que le résultat aux JO. Tout le monde a vu les cinq combats que j'ai disputés à Moscou. Mais ce n'est rien du tout quand on sait que la préparation, c'était vingt randoris debout et vingt randoris au sol par jour. La particularité du judo est que la moindre petite erreur est synonyme de catastrophe. Ce n'est pas comme en tennis où, quand on a perdu le premier set, on peut encore se rattraper. Mon combat face au Soviétique Khubuluri, je l'ai encore en tête. J'avais longuement travaillé sur la technique pour le contrer. Et c'est ce qui est arrivé. Normalement, c'était ippon. Mais c'était à Moscou et, à l'époque, je devais battre l'arbitre avec ! C'était comme ça… Comme en 1981, à Maastricht, où je l'ai projeté, mais je suis sorti du tatami. L'arbitre lui a donné la victoire alors qu'il n'avait même pas attaqué. Mais tout ça, on s'en fout. Enfin, pas au moment même. Mais, plus tard…"
Votre titre olympique a-t-il changé votre vie ?
"Ben oui, sinon vous ne seriez pas là ! Un titre olympique, c'est comme un tatouage. Surtout, le regard des gens autour de vous change. Si je n'avais pas été champion olympique, je n'aurais pas donné de séminaires. Là, j'avais une expérience à partager. En décrochant ce titre, j'avais atteint mon objectif. Mais je devais m'en trouver un autre. Et ce fut d'utiliser tout ça pour m'en sortir dans la vie. Le judo a vraiment donné un sens à ma vie. Je me levais le matin pour le judo. En fait, je suis judo ! Encore maintenant, si je n'avais pas 70 ans, je serais sur le tatami. C'est une passion intense."
Comment jugez-vous le judo belge actuel ?
"Il y a Matthias Casse, n°1 mondial. Ce que j'apprécie chez lui, c'est sa régularité. Elle manque à Toma Nikiforov qui, lui, est aussi capable de tout dans un bon jour. Pour moi, Casse peut être champion olympique. Mais, comme à mon époque, il a une dizaine d'adversaires à battre, pas seulement le Géorgien. Attention au Coréen, par exemple ! Ce serait formidable pour le judo belge s'il était sacré à Paris. Il le mérite parce qu'il met tout en œuvre pour y arriver. C'est toujours bon d'avoir un champion parce qu'il stimule les jeunes. Et puis, il y a quand même 44 ans que j'ai été sacré. Il est temps que j'ai un successeur, même si la Belgique a obtenu de bons résultats, côté féminin, dans les années 90. À cette époque, il y avait une équipe nationale. Ce n'est plus le cas. Ceci dit, des gars comme Casse et Nikiforov doivent partir s'entraîner à l'étranger parce qu'il n'y a pas assez de densité en Belgique. Comparée à un pays comme la France, la différence de niveau est flagrante."