Jonah Lomu : dix ans après sa disparition, la légende des All Blacks reste intacte
Le Néo-Zélandais, mort à 40 ans, a bousculé le monde du rugby et du sport, son image s'imposant comme celle d'une légende.

- Publié le 18-11-2025 à 15h10

Ce 18 novembre, cela fait dix ans que Jonah Lomu a disparu. Pourtant, le rugby n'a toujours pas trouvé son équivalent. Plus qu'un simple ailier, il fut une révolution à lui seul : un phénomène physique (1,96 m/125 kg) et technique qui a redéfini la manière de jouer et même de penser ce sport.
À seulement 20 ans, il était déjà devenu une icône mondiale, dépassant les frontières du rugby pour entrer dans l'imaginaire collectif du sport tout entier. Puissance, vitesse (il parcourait 100 mètres en 10.8 secondes), charisme et aura hors norme : Jonah Lomu appartient à cette catégorie rare où ne figurent que les légendes qui ont changé leur discipline.
Dix ans après sa mort, son nom continue de résonner comme celui d'un géant, dont l'héritage demeure intact et dont l'ombre plane encore sur chaque génération de joueurs. "La manière dont il a changé le jeu… il était d'une classe exceptionnelle, admirait le Sud-Africain Bryan Habana lorsqu'il a rejoint Lomu au rang des meilleurs marqueurs d'essais en Coupe du monde (15). Il l'a fait en deux tournois ; moi, il m'en a fallu trois. Il est devenu la première véritable superstar mondiale que le rugby ait jamais produite, et j'ai un respect immense pour lui."
Et pourtant, Jonah Lomu est parti de loin, de très loin même, dans un sport loin d'être le préféré sur la planète. Originaire des îles Tonga, mais né à Auckland en Nouvelle-Zélande le 12 mai 1975, Lomu pouvait regarder de haut les jeunes de son âge. Il touchait un peu à tous les sports et ne s'est mis au rugby qu'après avoir essayé l'athlétisme, le kick-boxing ou encore la boxe. À 14 ans, il mesurait déjà 1,90 m. Il a rencontré son destin lorsqu'il est rentré au Wesley College, réputé pour ses programmes sportifs, lui qui fuyait un père violent à qui il est parvenu à pardonner des années plus tard. Il basculait définitivement vers le rugby à XV, écrasant tout sur son passage.
Ça m'a mis sur la carte internationale car tout le monde savait qui j'étais. Pour de mauvaises raisons...
Jonah Lomu est apparu dans la conscience sportive mondiale en 1995, lors de la Coupe du monde en Afrique du Sud. Le prodige néo-zélandais marchait sur tout le monde. Ce n'est pas l'Anglais Mike Catt, sur lequel il s'est appuyé les crampons, qui dira le contraire. "Il était incroyablement puissant, et la largeur de ses hanches et de ses cuisses faisait que vous ne pouviez pas l'encercler avec les bras, se souvenait Catt en 2015. Je savais que rien de plus gros ou de plus fort ne viendrait vers moi pour le reste de ma carrière, donc je savais que ça irait. Quand je reviens à l'action, Will Carling lui met une cuillère et il commence à tituber vers moi, donc je blâme Will Carling pour le fait qu'il m'ait marché dessus : sans ce croche-pied, il aurait simplement couru autour de moi, comme il l'a fait trois autres fois par après. Ça m'a mis sur la carte internationale car tout le monde savait qui j'étais — pour de mauvaises raisons…"
Et le capitaine Will Carling, incrédule, de lâcher non sans une pointe d'admiration : "C'est un monstre, plus vite il dégagera, mieux se sera…"

Lomu, aussi impitoyable sur le terrain que doux comme un agneau en dehors de ceux-ci, n'est toutefois pas parvenu à offrir aux Néo-Zélandais le titre, les locaux s'imposant en finale 15-12. Auteur de 7 essais durant la compétition, il est toutefois élu meilleur joueur du tournoi. "En 1995, on a vu quelque chose de plus grand que le rugby, se souvenait-il au crépuscule de sa vie. On a vu un pays, l'Afrique du Sud, se rassembler. Ce tournoi-là est entré dans l'histoire par ce qu'il a représenté. C'était plus qu'un match. C'était une vitrine pour l'Afrique du Sud et la preuve que le pays avait changé, surtout avec Nelson Mandela."
Alors au début d'une carrière prometteuse qui devait lui permettre de tutoyer les sommets, le ciel lui est tombé sur la tête en 1996. Diagnostiqué d'un syndrome néphrotique, Lomu avait esquivé les discussions autour d'une greffe, pensant que cela mettrait un terme à sa carrière. Celle-ci est toutefois mise en pause pour traitement et Lomu est revenu à l'international en 1997. Embarqué dans le groupe néo-zélandais, Lomu n'était pas à niveau mais est présent parce que sa présence fait peur. Le titre n'est toutefois pas au bout du chemin, le géant reconnaissant qu'ils n'étaient pas assez forts en 1999. "On a été battus par une équipe de France (31-43) meilleure que nous ce jour-là", admettait le colosse.
Trois séances de dialyse par semaine
En 2003, il doit subir trois séances de dialyse par semaine. Mais Lomu n'écoute pas les avis pessimistes des médecins. Il persiste et veut récupérer son maillot floqué du n° 11 pour revivre la Coupe du monde. Il échouera dans sa tentative. "Le rugby m'a beaucoup donné. Il m'a donné une volonté de vivre, une motivation. À travers la maladie, il m'a donné la force de résoudre des problèmes. Quand tu es dans le trou le plus profond, tu penses que tu ne t'en sortiras pas, mais tu trouves un moyen de remonter. Dans les test-matches aussi, tu as des trous noirs, et tu dois t'en sortir. Ça ne vient peut-être qu'à la 78e minute, mais tu te bats. C'est ça que je retiens du rugby, et c'est pour ça que je veux rendre quelque chose au sport."
Lomu doit finalement se résoudre à une opération en 2004. C'est un ami, animateur de radio, qui lui donnera un rein. "J'étais ce gars qui terrassait ses adversaires, marquait des essais, gagnait des matchs, s'amusait dira-t-il en 2005. Et je me suis retrouvé si malade que je n'étais même pas capable de doubler un petit bébé."

D'autres se concentreraient sur leur santé. Le Néo-Zélandais, lui, tenait absolument à rejouer. Alors, il tentera bien sa chance, notamment à Marseille en 2009, mais Lomu ne retrouvera jamais le niveau qui lui avait permis de s'imposer devant la planète entière en 1995. Et le rein, comme cela peut arriver avec les greffes, commence à lâcher. Il est victime d'une sévère rechute en 2011, qui a bien failli lui coûter la vie. Lomu, animé par une force de caractère énorme, repasse donc par la case dialyses. "Cette maladie est un challenge, soit tu te couches et tu meurs, soit tu l'acceptes et tu continues", assénait-il.
J'ai déjà vécu en une vie plus de choses que la plupart des gens en six ou sept vies.
Une nouvelle greffe se révèle indispensable. Lomu, cette fois, refuse tous les offres et n'attend aucun traitement de faveur en raison de sa notoriété. "Il est très réfléchi… L'éthique personnelle de Jonah ne lui permettrait pas de doubler qui que ce soit dans la file d'attente", précisait alors son manager, Phil Kingsley-Jones. "Je suis très chanceux. J'ai déjà vécu en une vie plus de choses que la plupart des gens en six ou sept vies", philosophait Lomu.

Véritable force de la nature, Jonah Lomu ne se contente pas de survivre. Et il a décidé d'assister au sacre des All Blacks à la Coupe du monde 2015, en Angleterre et au pays de Galles, avec sa femme et ses enfants. Il est resté tout le temps de la compétition au point même de songer à y emménager. "Gagner la Coupe, c'est une chose ; la défendre, c'en est une autre, assurait-il en préambule. Personne ne l'a jamais fait. La Nouvelle-Zélande espère y parvenir (NdlR : l'Afrique du sud l'a fait aussi par après). Tant qu'on ne les aura pas délogés, ils resteront l'équipe à battre."

C'est à son retour du Royaume-Uni que Jonah Lomu succombe à une attaque cardiaque, le 18 novembre 2015. Certains imputeront son décès à un caillot formé pendant le vol retour. Mais le triste résultat était bien là. D'un coup, d'un seul, la planète sportive devint All Black. Des messages de condoléance, notamment de la reine Elisabeth II ou de Morgan Freeman, affluèrent des quatre coins du monde. Deux services publics sont tenus, diffusés en direct par les principales chaînes de télévision, et l'équipe nationale qu'il a tant aimée lui a rendu le plus beau des hommages avec un dernier haka tout en émotion. "Il a donné une dimension formidable au jeu moderne, déclarait Bernard Lapasset, président de World Rugby). C'est lui qui a donné le signal formidable de ces chevauchées fantastiques. Il était en avance sur son temps."

Dix ans après son décès, Nadene, soutenue par ses fils Brayley et Dhyreille, plus intéressés par le tennis que le rugby, est toujours empêtrée dans des batailles juridiques autour de la succession et de la propriété intellectuelle du nom 'Jonah Lomu'. Mais la superstar continue de veiller sur les siens. "Les garçons ont bien grandi, expliquait-elle au Pacific Mornings. Nous sommes une famille, les gens que Jonah a aimés. Il m'a dit : 'Peu importent les difficultés, peu importe qui tu rencontreras, promets-moi de continuer à te battre'. J'ai fait cette promesse…"
CV xpress
Jonah Tali Lomu
Ailier – rugby à XV
1975-2015
7 Clubs Counties Manukau (1994-98), Auckland Blues (1996-1998), Waikato Chiefs (1999), Wellington Hurricanes (1999-2003), Cardiff Blues (2005-2006), North Harbour (2006), Marseille (2009).
2 Coupes du monde Finaliste en 1995 et demi-finaliste en 1999.
En 5 dates
1 12 mai 1975 Naissance à Auckland (Nouvelle-Zélande).
2 26 juin 1994 Première sélection, à Christchurch contre la France (défaite 22-8). Plus jeune All Black de l'histoire à 19 ans et 45 jours.
3 4 novembre 1999 15e essai en Coupe du monde, un record partagé avec Bryan Habana depuis 2015.
4 23 novembre 2002 63e et dernière sélection à Cardiff contre le pays de Galles (victoire 43-17) à 27 ans et 195 jours. Il a inscrit 37 essais en équipe nationale.
5 18 novembre 2015 Mort à Auckland, des suites d'une maladie rénale, à 40 ans.