Justin Mahieu et deux élites arrivaient à leur pic de forme avant le confinement: "J'étais prêt à frapper un gros coup au printemps…"
Un pic de forme sans compétition. Justin Mahieu, à l'instar de Pierre Denays ou Amaury Paquet, était au meilleur de sa forme en vue de la saison 2020 sur route. Trois élites qui ne pourront exprimer leur potentiel.

- Publié le 14-04-2020 à 13h15
- Mis à jour le 14-04-2020 à 14h33

Un pic de forme sans compétition. Justin Mahieu, à l'instar de Pierre Denays ou Amaury Paquet, était au meilleur de sa forme en vue de la saison 2020 sur route. Trois élites qui ne pourront exprimer leur potentiel.
L'année 2020 devait être la leur. Celle où les chronos allaient s'affoler. Mais, à l'instar de milliers de coureurs à travers le pays qui s'étaient préparés tout au long de l'hiver pour mener à bien un objectif personnel, le printemps ne permettra pas à Justin Mahieu, Pierre Denays ou Amaury Paquet d'exprimer ce qu'ils avaient sous les godasses. Tous trois figurent parmi l'élite de la course sur route en Belgique. Et tous trois avaient démontré en ce début d'année qu'il faudrait compter avec eux.
Le Gaumais Justin Mahieu, troisième des 20 Km de Bruxelles 2019 en 1 h 02.42, avait amélioré son meilleur chrono sur semi-marathon à La Haye début mars (1 h 04.43) et se positionnait, après son 2 h 14.43 en 2019 à Berlin, comme potentiel 3e Belge sur marathon derrière Bashir Abdi et Koen Naert. Le Tournaisien Pierre Denays avait, lui, signé un éblouissant 1 h 03.51 pour son premier vrai semi-marathon de haut niveau, à Barcelone en février dernier, là où l'athlète de Charneux Amaury Paquet est allé chercher, en 1 h 02.59, un ticket pour les championnats d'Europe d'athlétisme de Paris, actuellement toujours maintenus à la fin du mois d'août.
Le pic de forme pointait le bout de son nez pour le trio, qui ne peut aujourd'hui profiter du travail et des sacrifices fournis. Et qui n'a pas, non plus, la garantie d'un jour retrouver un tel état de forme. Entre espoir et frustration, chacun d'entre eux a accepté de témoigner de sa réalité face à une situation où, tous le reconnaissent, le sport et la performance passent désormais largement au second plan.
Justin Mahieu, à 34 ans, vous étiez dans la forme de votre vie avant la crise du Covid-19 et l'arrêt de toutes les compétitions. Comment vivez-vous la situation ?
"Je n'aime pas dire que j'étais dans la forme de ma vie, car cela signifierait que je me fixe des limites. Mais c'est certain que j'étais en excellente forme et que tous les indicateurs étaient au vert. Il y a deux ans, je m'étais cassé la jambe. Il m'a fallu un an pour reprendre, suivi d'un an de gros entraînements. Ici, tout se mettait bien. Je pouvais enfin doser correctement entre une bonne charge de travail et de la récupération. Mon ambition était clairement de frapper un gros coup sur marathon et d'aller chercher les 2 h 12-2 h 13 sur la distance. Ce qui m'aurait permis d'encore rêver aux Jeux. Je ne veux cependant pas me focaliser là-dessus. Mais, au fil des jours et des semaines, je me rends bien compte que tous les objectifs potentiels sont annulés les uns après les autres. C'est difficile à digérer. Après, ce n'est pas mon gagne-pain et ma situation particulière représente bien peu par rapport à tout ce qui se passe actuellement."
N'avez-vous pas la crainte de passer à côté de quelque chose qu'il vous sera impossible de faire par la suite ?
"Si, clairement, ce sentiment est là quelque part. Je me sens super bien car je viens de terminer une longue préparation et je ne peux exprimer cela face à un chrono. Or, rien de tel que la compétition pour booster son envie et son moral. La course à pied est un sport de chiffres. Tu peux être en super forme mais, si tu n'as pas la possibilité de le matérialiser, cela ne compte pour rien. Au moins, à mon niveau, j'ai eu la chance de déjà faire une belle performance en début d'année à La Haye. Puis, j'essaye de me motiver comme je peux. En me disant que, sur marathon et malgré mes 34 ans, je peux encore aller vite quelques années. Et que, l'an prochain, je serai master et il y a des titres à aller chercher. Au fond de moi, l'envie est toujours là. Courir à haut niveau, c'est beaucoup de sacrifices, sur le plan social, professionnel ou familial. Il faudra se relancer. Mais je pense que je pourrai y arriver. Car courir reste un bonheur. Et ça, ça restera toujours. Plus que mon âge, c'est une potentielle blessure grave ou un ras-le-bol des sacrifices qui pourrait venir me freiner dans mon élan."
Ce 2 h 14.43 signé sur marathon à Berlin en 2019 pourrait rester à jamais votre meilleur chrono ?
"Ce serait très frustrant. Car je sais que je peux faire mieux actuellement. Mais on ne saura jamais ce que j'avais dans les jambes pour ce printemps. C'est ça qui doit néanmoins me motiver à repartir de l'avant en vue de 2021."
Que faites-vous en attendant ?
"Jusqu'à présent, je n'ai rien changé à mon programme, en fait. Quand le confinement a été décrété, il me restait un gros bloc de trois semaines avec 180 à 200 bornes par semaine. Je l'ai fait afin de voir comment je récupérais. Là, je viens de terminer deux semaines d'affûtage, toujours pour voir comment mon corps réagit. Maintenant, je suis face à l'inconnu. Plus aucune course ne sera qualificative d'ici à décembre. C'est loin et il y a beaucoup d'incertitudes. Je vais sans doute repartir sur un long cycle d'endurance, histoire de ne pas tirer mon corps jusqu'en fin d'année. J'en profiterai pour faire du vélo et travailler mes points faibles, en faisant du renforcement spécifique ou des exercices d'assouplissement. Courir au départ de mon domicile n'est pas non plus facile dans ma région. Là où j'habite, ce sont des bois et des montées partout…"
Si les 20 Km de Bruxelles sont bel et bien reprogrammés fin septembre, vous en serez à nouveau ?
"Oui, certainement ! L'atmosphère et la charge émotionnelle ressenties lors de mon podium 2019, j'ai envie de les revivre. Qui plus est, ça pourrait parfaitement entrer dans le cadre d'une préparation pour un marathon en fin d'année…"
Amaury Paquet, le contre-exemple : "Je peux ménager mon genou douloureux avant les prochaines échéances"

Amaury Paquet, pour autant que les championnats d'Europe d'athlétisme
pour lesquels il est déjà qualifié sur semi-marathon soient maintenus, pourrait s'ériger en contre-exemple de la situation vécue par Justin Mahieu. D'un point de vue strictement personnel, l'athlète de Seraing Athlétisme accueille plutôt positivement cet arrêt forcé dans la saison, en espérant pouvoir exprimer tout son potentiel à la fin de l'été à Paris. "J'étais en forme avant l'annonce du confinement, comme en témoigne mon chrono d'1 h 02.59 signé à Barcelone au mois de février. Mais je recommençais à avoir mal au genou, celui-là même qui m'avait longtemps arrêté en 2019. Que les prochaines échéances soient repoussées n'est donc pas plus mal pour moi. Je vais pouvoir quelque peu me ménager et soigner ce genou qui continue à me tracasser."
Le résident de Charneux, qui avait prévu initialement de s'aligner au marathon de Rotterdam le 5 avril dernier, estime qu'il peut prendre son mal en patience sans compromettre la suite de sa carrière sportive. "À 29 ans, j'ai encore quelques belles années devant moi. Je pourrai être tout aussi performant, voire plus, en 2021."
En attendant, il se fixe quelques défis personnels lors de certaines de ses sorties d'entraînement intitulées "CoronaRun for Kom" sur le réseau social Strava. "Comme il n'y a plus aucun objectif dans l'immédiat, je me challenge en tentant de réaliser les meilleures performances dans les côtes de ma région lors de certaines sorties. Mais ça reste l'exception dans ma pratique, que j'ai diminuée vu la situation. L'heure n'est en effet pas à la performance."
Pierre Denays: "Il y a toujours du positif à dégager d'une préparation"

Le kiné tournaisien Pierre Denays était en stage au Kenya lorsque la crise du coronavirus s'est déclenchée en Belgique.
Dire que le Tournaisien Pierre Denays était dans une grande forme à l'approche des échéances printanières est un euphémisme. Le kiné/ostéopathe à la tête de Denays Sports Clinic Bruxelles/Tournai peaufinait sa condition lors d'un stage au Kenya lorsque la crise du coronavirus s'est déployée en Belgique. Il s'y entraînait avec l'ambition d'aller claquer un chrono lors du semi-marathon de Berlin initialement prévu le 5 avril.
"J'ai dû rentrer dans l'un des derniers vols… Mais je m'y suis bien entraîné et j'étais en super forme avec l'objectif de faire mieux que mes 1 h 03.51 à Barcelone."
Son ambition était alors d'aller chercher un ticket pour l'Euro d'athlétisme sur la distance. Ce qui ne sera plus possible vu que plus aucune compétition ne sera qualificative d'ici à la date de la compétition, pour autant que celle-ci soit maintenue à la fin du mois d'août.
Mais, plutôt que de se morfondre face à la disparition d'un objectif qui ne reviendra plus, l'athlète affilié à la Rusta, bientôt 31 ans, préfère retenir le positif d'une situation inédite pour chaque athlète, à tous les niveaux. "Aucun entraînement n'est jamais perdu", glisse-t-il, philosophe. "Au contraire, s'entraîner et mener à bien des plans d'entraînement, ce n'est que passer des paliers successifs. Je préfère me dire que cela m'aidera à être meilleur plus tard, quand ce sera utile."
Dans un coin de sa tête, Pierre Denays rêve aussi de se mêler à la lutte pour un potentiel 3e ticket olympique au sein de la délégation belge sur marathon, lui qui vient de la piste et commence seulement à allonger les distances sur route. "J'ai encore quatre à six ans au plus haut niveau devant moi et beaucoup d'expérience à aller chercher. Je préfère me dire que le meilleur est à venir plutôt que de me focaliser sur ce qui m'échappe actuellement. Face à chaque changement, il faut pouvoir s'adapter. C'est ce que j'essaye de faire dans le cas présent."