De signe de défaite à accessoire de mode, la métamorphose du jogging
Le populaire pantalon fête en 2020 son centenaire. L'occasion de revenir sur l'évolution de sa perception.
- Publié le 29-11-2020 à 16h28
- Mis à jour le 02-12-2020 à 15h01

Pendant très longtemps, les pantalons de jogging ont été clairement snobés par les faiseurs de mode.
"Ils sont un signe de défaite", disait à leur sujet le styliste Karl Lagerfeld. "Ils signifient que vous avez perdu le contrôle de votre propre vie."
Lagerfeld n'était pas le seul à vouer ce pantalon aux gémonies. "Jamais vous ne me verrez en jogging", disait encore l'Américaine Anna Wintour, la rédactrice en chef du magazine Vogue, que l'on considère encore aujourd'hui comme la grande prêtresse dans le monde de la mode. C'est elle qui a inspiré le personnage de Miranda Priestly (interprété par Meryl Streep à l'écran) dans le livre dont est inspiré le film Le diable s'habille en Prada.
Mais voilà qu'arrive le confinement et qu'Anna Wintour s'affiche sur Instagram… avec un pantalon de… jogging Puma d'une superbe couleur rouge. Preuve qu'en un siècle d'existence le jogging a fait du chemin ! Dans le numéro du magazine Zatopek actuellement en kiosque, un article revient sur l'histoire étrange de ce vêtement à nul autre pareil.
Tennis ou Tintin ?
Au début du XXe siècle, les athlètes n'avaient pas beaucoup de choix lorsqu'il s'agissait de s'habiller pour faire du sport. Les shorts étaient jugés inconvenants. Dès lors, soit ils portaient des pantalons assez inconfortables, style tennis, qui les gênaient dans leurs mouvements, soit ils s'habillaient comme Tintin avec un pantalon de golf, large au niveau des cuisses, mais qui s'arrêtait juste en dessous du genou. À l'époque, il n'existait pas de pantalon à la fois long et bouffant.
On constate un changement au cours des années 1930 avec l'apparition des premiers vêtements spécifiquement dédiés à la pratique sportive. Il semble que les Jeux olympiques de Berlin de 1936 aient constitué un tournant déterminant. À l'époque, les observateurs de tous les pays avaient été impressionnés par les athlètes de l'équipe américaine. D'abord parce que ceux-ci remportèrent presque toutes les médailles dans les disciplines de courses et de sauts. Mais aussi parce qu'ils portaient des survêtements d'un nouveau style, l'ancêtre du jogging, sur lesquels étaient imprimées en gros les lettres "USA". Dès l'origine, on comprend que ces vêtements de sport ont servi comme vecteur d'identification, qu'il s'agisse d'afficher son club ou son pays ou, plus fréquemment aujourd'hui, de mettre des marques en avant.
Le diable s'habille en jogging
Cette mode du jogging, née aux États-Unis, a fait des émules partout dans le monde et a inspiré un certain Émile Camuset, créateur de la marque française Le Coq sportif. En 1939, il inventa le "pantalon du dimanche", qui ressemble en tout point au jogging actuel : bouffant au niveau des genoux et resserré à la taille et aux chevilles. Ce fut un succès !
Dans les décennies qui ont suivi, les modèles se sont diversifiés. Les textiles aussi. Et ces pantalons se sont immiscés dans toutes les garde-robes. Certes, le jogging n'est pas synonyme de grand chic. On lui a longtemps reproché de manquer d'élégance. Au sein de la haute société, on rechignait donc à le porter en dehors de la sphère domestique, le jogging étant par essence la tenue des entraîneurs de foot et des gardiens de camping. Puis ce vêtement s'est lentement affranchi des anciens préjugés et il a conquis d'autres publics.
Les maisons de haute couture ne s'y sont pas trompées. Après des années de dédain, elles se sont lancées à leur tour sur le marché du sportswear : Balenciaga, Gucci, Valentino ou Vuitton s'y sont mises. Même Lagerfeld a dessiné des pantalons de jogging ! Quant à Anna Wintour, on sait désormais ce que l'on doit penser de ces solennels serments.
