François D'Haene se dévoile dans Vestiaire: "Courir sans prendre du plaisir n'a pas de sens"
De ses liens avec la Belgique à son approche du haut niveau, le Français, star de l'ultra, se dévoile alors que débute la saison de trail.
- Publié le 28-04-2022 à 15h16
- Mis à jour le 22-07-2022 à 15h52

Début avril, François D'Haene a pris ses quartiers au cœur de Liège pour venir partager sa passion de l'ultra-trail. Avec comme seule montagne les escaliers de Bueren, qu'il s'est évidemment offert en guise de réveil musculaire, loin du décor alpin du Beaufortain où le quadruple lauréat de l'Ultra-Trail du Mont-Blanc prépare une saison qui le mènera notamment sur la Hardrock 100 et la Diagonale des Fous. À 36 ans, le Français qui domine la planète ultra-trail nous a une nouvelle fois prouvé qu'il continuait à faire rimer sa pratique avec convivialité, partage et disponibilité.
François, on dirait que vous aimez la Belgique…
"Je viens refaire mon stock de bières, tout simplement… Plus sérieusement, venir en Belgique est devenu une bonne habitude à la fin de ma saison hivernale. J'ai toujours une période de transition avant d'attaquer les sentiers. Mon gros objectif, la Hardrock 100 (NdlR : un ultra de 100 miles et 10 000 mètres de dénivelé positif aux États-Unis), est en juillet. Ça me laisse un peu de temps et j'en profite pour répondre présent au stage organisé par Trakks."
Vous avez un lien particulier avec notre pays ?
"J'aime bien la Belgique, sans doute de par mes origines. Je n'y ai pas vécu longtemps, mais je suis né à Lille. Et mes grands-parents habitent encore à la frontière avec la Flandre, côté français. Je connais donc bien les habitudes du coin. Et puis j'ai créé quelques liens avec les années…"
Vous arrivez à vous émerveiller, ou simplement à prendre du plaisir, en courant ici ?
"Je ne vais pas le cacher, mon truc, c'est surtout la montagne. Mais chacun vit là où il peut et là où il veut. Il y a cependant de chouettes coins en Belgique. Avec de très beaux sentiers. Il y a aussi une convivialité énorme et une autre culture de la course. Ce n'est pas le décor qui, de base, m'émerveille le plus, mais chaque fois que je viens, je m'amuse et je passe de bons moments."
Il y a des coins qui vous plaisent plus que d'autres chez nous ?
"À Namur, la première fois, on m'avait dit que j'allais courir en ville. Mais, franchement, j'ai pris un max de plaisir autour de la Citadelle, notamment en passant dans les caves. L'année passée, on est allés au Ninglinspo. Le temps était vraiment moche, mais il y a des super sentiers là-bas. Et à Bouillon, il y a de quoi bien travailler. Je pense que ceux qui m'ont raccompagné ont encore mal aux quadriceps."
Il n'y a pas que les sentiers que vous appréciez en Belgique. On vous connaît comme vigneron, mais vous êtes aussi un grand amateur de bières…
"En fait, manger et boire, ce sont des choses qui me parlent et ça permet d'engager plus facilement la conversation. Quand je viens en Belgique, j'essaye de proposer une petite dégustation de mes vins. Du coup, en échange, on me parle souvent des bières locales, des Trappistes, des bières d'abbayes… Et quand je me balade sur un territoire, j'aime découvrir les produits du terroir. Et ici, c'est souvent la bière. Donc, j'en bois. C'est ma vision de la convivialité."
Vous avez des préférences ?
"J'aime bien les Trappistes en général. Mais je pense qu'on me fait surtout goûter les meilleures bières (rires). Donc je suis plutôt gâté. Mais je dois avouer que j'ai un gros penchant pour la bière belge."
Sa philosophie
Parler de sa passion pour le vin et la bière tout en ayant gagné quatre fois l'UTMB, c'est une particularité propre à l'ultra-trail, ça, non ? Pas de prise de tête et de la simplicité…
"C'est en tout cas comme ça que je conçois ma vie. Et l'ultra-trail fait partie des plaisirs que je m'accorde dans la vie, comme celui de partager un verre de vin, de bière ou un carré de chocolat. Personnellement, j'ai toujours voulu laisser une place importante à ce côté social. Mais c'est clair que l'ultra est l'un des rares sports qui permettent d'avoir ce détachement et ce recul. Et peut-être même qu'il est nécessaire pour y réussir. L'ultra est une jeune discipline, je l'ai toujours pratiquée avec cette approche. Et j'ai l'impression que ça ne m'a pas trop mal réussi (rires). L'ultra est tellement exigeant, avec des courses de 24 heures sur des sentiers bizarres où on met son corps à rude épreuve, qu'il faut pouvoir trouver un équilibre pour pouvoir répondre présent le jour J."
Cet équilibre ressemble finalement à celui que tout amateur de sport rêve d'avoir. Vous menez finalement la vie de Monsieur et Madame Tout-le-monde en dehors des ultras ?
"J'essaye… D'un côté, j'ai des facilités pour m'entraîner. De l'autre, je passe beaucoup de temps avec mes partenaires. Avec mon épouse, on développe aussi des projets, sur la fin de notre activité viticole ou pour le futur. J'ai aussi trois enfants, dont j'essaye de m'occuper du mieux que je peux. J'essaye au final d'avoir une vie sociale la plus normale possible. Le côté libéral de mes activités m'attire, même si cela implique qu'il m'arrive de me remettre au boulot parfois très tard le soir."
Mener plusieurs carrières de front, entre sport, famille et projets personnels, c'est facile tous les jours ?
"Non, mais j'aime ce que je fais. Quand je suis dehors, j'aime ça et j'ai même besoin de ça. J'aime aussi être avec mes enfants et je n'ai pas envie de faire de sacrifices à ce niveau. Pareil avec mes amis. Et avec mes partenaires, je suis de plus en plus exigeant. Du coup, c'est compliqué. Mais, comme la nature, j'ai horreur du vide et j'aime bien remplir mon agenda. Des fois, ça fait beaucoup, mais quand je regarde derrière moi, ça me permet de me dire que j'ai réussi à faire plein de choses."
Le trail devient de plus en plus exigeant envers ses meilleurs athlètes ?
"Non, je ne pense pas. C'est plutôt moi qui veux en faire plus. Par le passé, je prenais par exemple le ski-alpinisme comme un divertissement hivernal. Désormais, j'essaye de me focaliser plus là-dessus car j'ai la chance de côtoyer les meilleurs mondiaux là où j'habite. Et quand je vais sur un ultra, j'essaye désormais d'y aller à l'avance et de faire vivre ma course autour de moi. Pour mon premier UTMB, il y a douze ans, je ne sais même pas si j'avais des réseaux sociaux. L'année dernière, on a fait vivre les dix jours avec une équipe dédiée à ça. Le travail devient différent. Mais la préparation pour la course, elle, n'a pas changé. Je ne pense pas que je m'entraîne plus qu'il y a dix ans. Au contraire, avec l'expérience, je privilégie davantage le qualitatif."
Ses conseils
Quels conseils donnez-vous à ceux qui, en Belgique, aiment le trail ?
"En fait, je n'en ai jamais aucune idée avant d'avoir découvert mon groupe. Je n'arrive pas avec une recette toute faite, mais plutôt une palette d'outils en fonction des profils. J'essaye toujours de m'adapter pour que chacun puisse retourner chez soi avec des conseils personnalisés qu'il pourra appliquer."
Vous ne placez pas le plaisir tout en haut de votre liste ?
"Si, mais pour moi c'est une évidence. Si on se met à courir pour des raisons autres que le plaisir, ça n'a pas de sens. Après, à chacun de définir la notion du plaisir. Pour certains, cela passe par la performance, pour d'autres, par la progression ou encore juste par le fait de s'éclater dans sa pratique."
Vous courez des épreuves de 160 km pour plus de 10 000 m de D+. Est-ce que tous ceux qui y aspirent ont les capacités pour apprendre à leur corps à gérer un tel effort ?
"À mes yeux, c'est un sport accessible, populaire. Comme d'autres disciplines, mais à la différence que dans le trail on s'oblige moins à un impératif de temps ou de performance. Un marathon sur la route, si on le faisait en marchant, ce serait beaucoup moins difficile qu'un ultra. Après, les paysages ne sont pas les mêmes. Il y a quelque chose de mythique dans le fait d'aller courir 100 miles et 10 000 mètres de D +. Ce qu'il faut comprendre, c'est que rien n'est impossible, mais que ce ne sera peut-être pas pour demain. Certains, après trois-quatre ans de pratique, veulent enchaîner les ultras. Moi, j'ai commencé à courir à 8 ans, j'ai fait mon premier 70 km dix ans plus tard, en 2006. Et ensuite j'ai encore mis trois ans à faire mon premier 100 miles, en 2009. Et ma première victoire à l'UTMB est arrivée en 2012. Même moi qui ai quand même quelques belles victoires, j'y suis allé très progressivement. C'est possible de faire un ultra après seulement six mois de pratique, mais si on se donne dix ans pour y arriver, ce challenge en devient beaucoup plus accessible."
À propos de temps, peu imaginent que vous ne couriez pas du tout pendant tout l'hiver…
"Au début du mois, je n'avais couru que quatre fois en 2022 ! Mais ça ne m'empêche pas de faire 20 à 30 heures de sport chaque semaine avec le ski. Je ne fais donc pas rien. Mais ça repose la tête et les jambes, et ça m'offre une progression linéaire sur l'année et aussi, je pense, une belle longévité."
La reprise n'est pas trop compliquée ?
"Si, c'est très dur. Je repars de zéro quand je réattaque le trail. Je vole en montée grâce au ski-alpinisme. Par contre, dans les descentes, je n'ai plus mes repères. Mais ça me permet de développer d'autres qualités. Et puis, de toute façon, là où j'habite, c'est rempli de neige en hiver. Donc impossible de courir vers les sommets, là où j'aime aller."
En Belgique, sans montagne, comment on fait ?
"Il y a des petites montagnes quand même (rires). En tout cas, il y a de quoi faire. Ça passe aussi par des exercices de renforcement, qui sont peut-être moins marrants que de faire une immense montée lors d'un coucher de soleil juste au-dessus d'une mer de nuages. Mais, physiquement, on peut même faire des choses plus intéressantes en Belgique en travaillant de la sorte."