"Je dois être un crétin pour encore travailler pour l'Etat": voici pourquoi les experts judiciaires s'enfuient
État "mauvais payeur", trop d'administratif, on ne soigne personne : des médecins quittent le métier et ceux qui restent sont surchargés, retards à la clé.
- Publié le 26-02-2022 à 13h10
- Mis à jour le 26-02-2022 à 13h11

Il est vice-président de l'Ordre des médecins. Il ne le sera plus à la fin du mois de mars. Philippe Boxho démissionnera. Le médecin légiste se consacrera exclusivement à sa fonction d'expert judiciaire, qu'il remplit à Liège : "Ces dernières années, ma charge de travail judiciaire a augmenté de cinquante pour cent. Je ne peux plus assumer pleinement les deux casquettes. Faire les choses à moitié, cela ne m'intéresse pas."
La cause de son overbooking ? "À Liège par exemple, en cinq ans, quarante pour cent des experts ont arrêté. Et ce type d'exode est généralisé à tous les arrondissements judiciaires. Résultat, les dossiers prennent du retard. Aujourd'hui, il faut minimum six mois pour qu'une expertise soit bouclée."
Et la relève ? Philippe Boxho est président du Centre de formation des experts de l'Université de Liège : "Il en sort quatre ou cinq par an. Seul un tous les deux ans continuera dans la fonction."
Les raisons du marasme ? En fait, les experts judiciaires sont des spécialistes (médecins, psychiatres…) dont la mission consiste à donner au juge un avis qualifié lors d'un litige (au civil) ou au cours d'une instruction et d'un procès (au pénal). "Déjà, à la base, la fonction n'est pas attractive pour tous les médecins", introduit Philippe Boxho. "On ne soigne pas, on ne guérit pas, ce qui est la vocation basique de tous les professionnels. Pour certains, il y a trop d'administratif. En outre, il n'y a pas assez de médecins dans notre système. Il faudrait libéraliser les quotas."
D'autres explications plus dans l'air du temps s'ajoutent encore : "Au civil, ça paie bien, c'est fluide. C'est la partie qui demande l'expertise qui paie. Mais au pénal, c'est la galère. L'État est le plus mauvais payeur qui soit. Retards dans les paiements, paiements incomplets par rapport à ce qui est dû… Les impayés sont évalués à quinze pour cent. Je suis en procès contre eux, d'ailleurs. Je me dis parfois que je dois être un crétin pour travailler pour l'État. Mais je m'en sors, grâce à mon poste de professeur à l'Université de Liège."
La goutte qui a fait déborder le vase ? "Depuis le 1er janvier de cette année, les experts judiciaires doivent avoir un numéro de TVA et ne bénéficient plus d'une exonération."
Philippe Boxho, lui, ne quittera pas son poste : "Ce travail m'amuse. J'ai l'impression de rendre service aux gens en leur permettant, à travers mes expertises, d'avoir accès à leurs droits sociaux. C'est aussi une fonction très stimulante intellectuellement."
En fait, Philippe Boxho l'admet lui-même : il n'était pas fait pour soigner : "Je me suis rendu compte que je n'aimais pas trop ça. La médecine est décevante. Elle n'a pas la puissance qu'on voudrait qu'elle ait. Il y a un problème, on soigne et le problème de fond est toujours là ou revient. Certes, les chirurgiens réparent, mais je n'aurais jamais aimé opérer."