Les Belges ne sont pas prêts à se faire soigner par l'IA: "Nos médecins généralistes restent très accessibles"
Entre l'IA et l'automédication, nous préférons encore voir un vrai médecin… Selon cette étude menée sur le continent européen, les Belges ne sont pas du tout des patients comme les autres.
- Publié le 25-10-2026 à 10h19

Surprenant ? L'édition 2026 du STADA Health Report livre en tout cas des résultats très tranchés. Menée dans une vingtaine de pays européens auprès de 20 000 citoyens, l'enquête de ce groupe pharmaceutique, dont la marque EG est la filiale belge, a sondé les rapports que les patients de l'UE entretiennent avec leur système de santé, l'automédication ou les diagnostics posés par l'IA. Premier enseignement: chez nous, la confiance règne (encore). En effet, 86% des Belges se disent satisfaits de leur système de santé. La moyenne européenne dépasse à peine 50%. "Outre l'accès aux médicaments, qui trône également à la première place, se félicite Lieve Pattyn, General Manager de EG, notre système de santé se classe n° 1 depuis notre première enquête en 2014 !" Mais comment expliquer cette satisfaction constante alors que se multiplient les privatisations d'hôpitaux, les pénuries de spécialistes ou les coupes budgétaires ?
"Parce que nos médecins généralistes restent très accessibles, répond le Dr David Simon de l'Association Belge des Syndicats Médicaux (ABSyM). Ils sont disponibles pour répondre aux questions, orienter les patients ou avancer un rendez-vous si cela est nécessaire. Et si ces médecins souhaitent être plus nombreux pour partager leur charge de travail, ils assurent courageusement une accessibilité tout à fait correcte et permettent ainsi d'échapper à une véritable déficience. Je me souviens d'ailleurs d'un reportage de la RTBF sur les soi-disant déserts médicaux dans les zones à basse densité… Les journalistes n'avaient trouvé qu'une patiente, dans la campagne namuroise, qui se plaignait de ne pas trouver de généraliste. Et encore, elle ne voulait pas consulter dans une maison médicale et exigeait son propre médecin. Cette patiente devrait aller voir la situation dans le département français de la Creuse, par exemple, ou en Espagne où il faut parfois parcourir 45 kilomètres avant de voir un médecin. Comparé à d'autres pays européens, le montant des honoraires, même des médecins non conventionnés, reste aussi très abordable chez nous."
Une culture de la Sécu
Les associations de patients ne sont pas davantage étonnées de ces très bons résultats. "Nous avons encore cette culture d'une sécurité sociale forte et l'accès aux soins s'est renforcé pendant longtemps, note Sophie Lanoy, directrice politique à la Ligue des Usagers des Services de Santé (LUSS). On travaille beaucoup avec les associations de patients atteints de maladies chroniques et l'on remarque que ces personnes trouvent des réponses assez rapidement." Pour autant, cette satisfaction ne signifie pas que tout est parfait, loin de là. Parmi ces Belges sondés, 66% déplorent d'ailleurs les délais d'attente et les pénuries de personnel, et près d'un patient sur deux souhaite une amélioration de l'accès aux soins de première ligne.
"La situation globale reste plutôt bonne, poursuit Sophie Lanoy, mais les signaux d'alerte se multiplient en effet depuis quelques années.Détricotage et marchandisation des soins, fragilité croissante de la première ligne, déconventionnement de certaines spécialités…Dans certaines provinces, trouver un dermatologue conventionné relève d'ailleurs de l'exploit et les délais d'attente pour d'autres spécialités persistent parfois neuf à douze mois. Ce qui pose un gros risque en matièrede diagnostic tardif et favorise une médecine à deux vitesses, car tous les patients n'ont pas les moyens de s'offrir des soins privés ou non conventionnés." Chargée de projets eSanté à la LUSS, Anaïs Marcelis déplore quant à elle le manque d'accompagnement des malades en situation de fracture numérique ou le peu d'informations disponibles sur les droits du patient en matière de données médicales.
Le coût des économies
Et puis il y a les mesures d'austérité. Si la coalition Arizona a annoncé un investissement de quatre milliards d'euros sur la législature, cela ne sera pas suffisant pour combler les augmentations naturelles de la consommation de soins. Selon la mutuelle Solidaris, le gouvernement fédéral devra au contraire réaliser des coupes d'environ un milliard d'euros. "Cette économie des dépenses voulue par notre ministre de la Santé ne tient pas la route, déplore le Dr Simon. Car en diminuant les moyens de la première ligne, on augmente les besoins de la deuxième et les complications inhérentes, ce qui occasionnera des dépenses beaucoup plus importantes." Même inquiétude à la LUSS, notamment sur la rationalisation des budgets de l'Inami. "Les malades chroniques, en particulier, font déjà face à une perte de leurs revenus et toute une série de mesures impacteront encore ces personnes vulnérables." Après l'augmentation du ticket modérateur ou la remise en question du statut BIM (Bénéficiaire de l'Intervention Majorée), De Tijd rapporte que l'Inami envisageait de réaliser près de cinq milliards d'économies en imposant une franchise de 500 euros à chaque citoyen pour bénéficier aux soins de santé.
De quoi appeler l'intelligence artificielle en renfort ? Alors que cette technologie s'installe dans le quotidien des Européens – 82% des citoyens de l'UE se disent ouverts à ce qu'elle joue un rôle dans leurs soins et 55% l'utilisent déjà – les Belges sont les moins enclins à faire confiance à un diagnostic posé par une IA. À cause, notamment, du risque d'erreur (56%) et de la perte d'interaction humaine (47%). À peine 3% des Belges feraient ainsi confiance à un diagnostic généré par une intelligence artificielle. "Ce n'est pas étonnant, réagit la patronne d'EG. C'est parce qu'ils font confiance à un système humain et accessible que les Belges voient moins la nécessité de s'en remettre à l'IA."
Ce que confirment les autres chiffres de cette enquête. En Europe de l'Est, où l'accès aux praticiens reste très compliqué, le recours à l'IA explose. Le Dr Simon valide. Selon lui, les patients qui attendent des plombes à un rendez-vous médical sont plus enclins à consulter Internet ou ChatGPT. Et ne comptez pas sur ce médecin pour plébisciter ce type de diagnostic. "J'avais fait le test il y a quelques années avec ChatGPT et 20% des résultats se sont avérés catastrophiques." À l'heure des pénuries de spécialistes ou de la rationalisation des coûts, on pourrait cependant penser que nos gouvernements tenteraient d'adopter ce genre de solutionnisme technologique. "Cela n'arrivera pas, tranche ce généraliste. Parce que cela reste dangereux, malgré les progrès de ces IA. Et laisser le patient se diagnostiquer et se soigner lui-même va coûter très cher à la société."
Pas envie d'une médecine sans visage
Mais cette prudence des Belges ne vaut pas un rejet de la technologie. "L'IA est très utile comme aide au diagnostic, notamment en dermatologie pour détecter les mélanomes, ou en imagerie médicale. Je ne sais pas si vous avez déjà vu une mammographie, par exemple, mais c'est quasiment illisible !" En cela, l'IA pourrait tout de même pallier en partie la pénurie de spécialistes en leur faisant gagner du temps. "C'est un très bon outil pour opérer un premier filtre et assister les professionnels de la santé, enchérit Lieve Pattyn. On dénombre d'ailleurs déjà 1 400 dispositifs médicaux boostés à l'intelligence artificielle, dont les trois quarts en radiologie. Et les règles européennes sont très claires: cette assistance doit se faire sous supervision humaine. C'est aussi ce que nous disent les Belges dans cette enquête, ils ne veulent pas d'une santé sans visage. L'IA a toute sa place pour faire gagner du temps et fluidifier l'organisation des soins. Pas pour remplacer le lien avec un professionnel de confiance."