Homosexualité, monde politique et Belgian Cats, Ann Wauters à cœur ouvert : "Il y a une recrudescence de l'homophobie"
Ann Wauters, l'ancienne star du basket belge nous a accordé un entretien. Elle n'a pas parlé que de balle orange. Loin de là.

- Publié le 24-10-2026 à 14h59

Il est 9h40. En ce jeudi matin, Lou, Vince (tous les deux 15 ans) et Dree (12) sont à l'école. Lot, l'épouse d'Ann Wauters, vaque, elle à ses occupations d'agente de joueuses. Le panier de basket installé dans le fond du jardin a été martyrisé par les dunks à répétition de Vince. "Il joue à Waregem et nos deux filles à Courtrai. On ne cherche pas en faire des pros. On veut surtout aiguiser leur sens du collectif." Cette notion sera le fil rouge du long entretien qu'Ann Wauters nous accordera avant de donner, en visio, un cours sur le leadership.
Le leadership et le collectif ont guidé l'icône du basket belge, retraitée depuis les JO de Tokyo, pendant une carrière époustouflante. Elue cinq fois meilleure joueuse européenne de l'année, lauréate de l'Euroligue à 4 reprises (2 fois avec Valenciennes, Samara et Valence), elle a été le déclencheur du projet Belgian Cats, où elle a eu la chance de faire équipe avec Emma Meesseman, l'autre "big thing" du basket belge. Durant les 45 minutes d'entretien sans langue de bois, elle se plongera dans ses souvenirs mais parlera aussi d'homophobie et de monde politique. Toujours avec le sourire mais avec un regard critique.
Si vous repensez à votre carrière, de quoi êtes-vous la plus fière ?
Que les Cats aient pu continuer sans moi ! Je pense avoir laissé une certaine stabilité sur laquelle ce groupe s'est appuyé pour grandir.
Avez-vous l'impression d'avoir été une pionnière ?
En quelque sorte, oui. La Belgique avait déjà des immenses stars dans les disciplines individuelles. Mais les femmes n'étaient presque pas présentes dans les sports collectifs. Aujourd'hui, les Belges sont là en basket, en hockey, en football… Et je suis surtout heureuse que le regard sur le sport féminin a changé en 25 ans. On nous compare moins aux hommes que lorsque je suis devenue basketteuse professionnelle.
J'ai un peu le sentiment que l'on a fait un petit pas en arrière. Cela me fait dire que le combat ne sera jamais fini.
Votre homosexualité n'a jamais été un obstacle pour vous ?
Pour moi, non. Mais je connais des gens pour qui cette acceptation et le regard des autres ont été très difficiles. L'air de rien, avec ma femme et nos trois enfants, nous montrons qu'il est possible de vivre pleinement qui on est. Moi, je n'ai jamais vu où était le problème mais, au fil du temps, je me suis rendu compte que cette situation n'était pas acceptée de tous. Moi, je ne veux pas monter au créneau, mais si je peux aider quelques personnes, c'est déjà ça de gagné. Je constate que l'homosexualité est, globalement, mieux acceptée qu'il y a 20 ans. Mais j'ai l'impression qu'il y a quand même une recrudescence de l'homophobie, surtout sur les réseaux sociaux où la parole est décomplexée. J'ai un peu le sentiment que l'on a fait un petit pas en arrière. Cela me fait dire que le combat ne sera jamais fini.
On a des leaders politiques très autocrates, qui veulent diviser au lieu d'unir
En principe, le monde politique devrait contribuer au bien-être des gens…
Oui (elle soupire). Je trouve que l'on a, au contraire, des leaders politiques très autocrates, qui veulent diviser au lieu d'unir. Et si eux le font, la base aussi. On avait progressé en termes d'inclusion. Mais ce qu'il se passe en Allemagne, en Italie et en France me fait peur. On commence à enlever des droits qui avaient été acquis.

Avez-vous été approchée pour rejoindre un parti politique ?
Oui, cela aurait pu m'intéresser parce que j'aime avoir des responsabilités. Mais la tournure que prend le monde politique ne me plaît pas du tout. Alors qu'ils devraient faire du collectif leur priorité, la plupart des politiciens ne pensent qu'à eux. Lorsque je regarde un débat à la TV, je suis frappée par le manque de respect entre les individus et leurs préoccupations. Ces gens me donnent l'impression de ne pas vouloir avancer ensemble. Je trouve qu'ils pensent d'abord à faire tomber leur adversaire, quitte à lui faire un coup bas.
Vous avez gagné plein de titres, collectifs et individuels. Y en a-t-il un qui a plus de signification que les autres ?
Le plus important, ça reste les titres gagnés ensemble. Et le sacre en Euroligue avec Valence (en 2012) a énormément de valeur à mes yeux. C'était un peu le départ de ma deuxième ma carrière. J'étais devenue maman, c'était une équipe avec beaucoup, beaucoup de talents. Donc, nous avions l'obligation de nous imposer. Nous l'avons fait et j'ai prouvé que j'étais de retour au plus haut niveau. Je garde aussi un souvenir très fort du Final Four disputé à Liévin avec Valenciennes (en 2002). C'était à domicile devant notre public et c'était la toute première fois que je gagnais l'Euroligue. Enfin, il y a celui de Pecs, en Hongrie (en 2004). Il y avait tellement de bruit dans la salle qu'on ne s'entendait pas. Je communiquais par gestes avec mes équipières.
Si vous n'aviez pas été basketteuse, quel métier auriez-vous exercé ?
J'aurais aimé être médecin. Je gère assez bien les situations stressantes. Et comme j'adore aider l'autre, je me serais sans doute épanouie dans le milieu médical.
Depuis le début de cet entretien, vous parlez beaucoup du collectif…
Oui. Le collectif et le basket m'ont permis de prendre confiance en moi. Ils ont contribué à mon développement. Enfant, je n'étais pas extravertie du tout. J'étais une fille beaucoup trop grande. Et en faisant partie d'un groupe qui était plus grand que moi, ça m'a aidé à me sentir moi-même.
Quand vous étiez au sommet de votre forme, on se disait qu'on ne verrait plus une telle basketteuse belge avant très longtemps. Et puis, Emma Meesseman est arrivée tout de suite. Quelle en fut votre première impression ?
J'ai été frappée par son incroyable sens du basket, sa lecture du jeu. Cela semble tellement naturel pour elle. Et mentalement, elle est exceptionnelle. Elle ne panique jamais, même quand ça ne va pas.
Depuis les Jeux de Paris, beaucoup d'équipes ont progressé, pas les Cats.
Avez-vous l'impression que les Belgian Cats ont laissé passer au dernier Mondial leur plus grande chance de monter sur un podium à ce niveau-là ?
Pas forcément, mais c'est dommage. Parce qu'il y avait sûrement de la place pour aller chercher un bon résultat. Cette lourde défaite contre l'Allemagne doit, selon moi, servir de réveil. Il ne suffit pas d'être championnes d'Europe pour obtenir une médaille mondiale. Vous savez, lorsque la Belgique a réalisé le miracle que l'on sait face au Japon aux JO 2024, personne n'a compris qu'il s'agissait d'un miracle. Il n'y a pas eu de remise en question, alors que l'avertissement avait été très sérieux. Depuis les Jeux de Paris, beaucoup d'équipes ont progressé, pas la Belgique. On a trop vécu sur nos acquis. Il est primordial de changer des choses. Pour être performantes à Los Angeles, il n'est pas encore trop tard, mais il faut s'activer et commencer par décrocher la qualification.
Vous n'occupez aucun poste à la tête de l'équipe nationale. Ça peut paraître étonnant…
Ce sont un peu les circonstances qui l'ont voulu. Tout de suite après ma carrière, j'ai eu la chance d'aller coacher à Chicago. Après quand je suis revenue, il n'y avait peut-être pas besoin de moi. Mais, pour le moment, ça ne me manque pas.
Cette absence de Belges à la tête des sélections nationales ne se limite pas au basket…
C'est vrai. Je pense que c'est parfois la conséquence de la complexité de notre pays. On préfère opter pour un coach étranger pour ne pas avoir à choisir entre un Wallon et un Flamand. Je trouve d'ailleurs ridicule ce souci de parité linguistique dans les staffs. Prenons les meilleurs et mettons-les aux bons postes, quelle que soit leur appartenance linguistique ! Avouez que l'on a, parfois, le don de se compliquer la vie en Belgique.
Je me souviens d'un président qui arrivait à l'entraînement avec un sac plastique plein de billets.
Vous avez joué en Belgique, en France, en Espagne, notamment, mais aussi en Russie, aux États-Unis et même en Corée du Sud…
Parfois, c'était assez surprenant. Quand je suis partie en Russie, c'était en 2004, et les joueuses étrangères étaient considérées comme des stars. Ce pays sortait du communisme et des gens avaient fait fortune en très peu de temps. Et j'ai eu la chance que certains voulaient investir dans le sport féminin. Je me souviens d'un président qui arrivait à l'entraînement avec un sac plastique plein de billets. Il nous disait : 'Servez-vous'. C'était sa façon de nous récompenser après une belle victoire. J'hallucinais. Il organisait aussi des fêtes avec de la nourriture et de l'alcool à volonté. C'était complètement fou !
Vous avez aussi joué en Corée du Sud.
C'était une autre culture. Ils estimaient tous que les jeunes de l'équipe devaient faire les quatre volontés de la star. Du coup, elles portaient mes baskets, mon sac… J'étais très mal à l'aise. Et sur le parquet, ça courait dans tous les sens.
Vous avez dit que votre découverte de la WNBA n'avait pas été si facile que ça.
J'arrivais de Valenciennes où le sens du collectif primait et, d'un coup, j'étais confrontée à une manière de vivre très individualisée. Quand on partait en déplacement, nous recevions, chacune, une enveloppe avec de l'argent dedans. Ils disaient : 'ça, c'est ton argent de poche, pour aller manger'. Je me disais : 'on ne mange pas ensemble ?' Et on me répondait que c'était trop compliqué parce que l'une voulait du poulet, l'autre du poisson… L'une voulait manger 3h avant le match, l'autre 5h. Du coup, nous étions libres de faire ce que l'on voulait jusqu'au rendez-vous du lendemain matin.