"NinYendo", "prix abusés" : les tarifs de la Nintendo Switch 2 (469 €) et de ses jeux (jusqu'à 90 € pour Mario Kart World) vont-ils trop loin ?
D'un côté, il y a l'inflation, le contexte économique et les coûts de développement élevés. De l'autre, des consommateurs au pouvoir d'achat qui s'érode, et qui doivent payer jusqu'à 100 € de plus pour remplir le même caddie qu'il y a 10-15 ans. L'équation n'est pas simple. Le risque de faire du jeu vidéo une industrie de luxe n'est pas mince…

- Publié le 10-04-2025 à 14h35
- Mis à jour le 11-04-2025 à 11h51

Une console de "nouvelle génération", selon la formule consacrée, ne sort plus que tous les sept à dix ans, c'est donc toujours un événement. Un événement plus particulier encore lorsque c'est Nintendo, firme bénéficiant d'une aura presque légendaire, qui appose son logo sur la nouvelle machine à jouer. L'annonce de la Nintendo Switch 2, il y a quelques jours, a donc, comme prévu, joui d'un immense retentissement. Mais pas toujours pour de bonnes raisons.
La Switch 2 sortira le 5 juin 2025 avec à son lancement une brochette de jeux stars, dont Mario Kart World. La console gomme ses défauts historiques et progresse sur le plan techno, avec une meilleure dalle et d'autres fonctionnalités (dont la 4K, une fois "dockée" sur sa station et reliée à une TV). Mais ce sont les prix, qui semblent avoir gobé du champignon de croissance à gogo, qui ont douché l'enthousiasme : 469 € pour la console (passe encore, mais c'est une hausse de 25 % par rapport à la génération précédente tout de même), mais surtout jusqu'à… 90 € pour certains jeux, comme le blockbuster Mario Kart World.
Un tarif jugé exorbitant par bon nombre de joueurs, retranchés derrière le hashtag #Droptheprice. Cette inflation tarifaire des produits vidéoludiques, que Nintendo est loin d'être le seul acteur majeur à pratiquer (coucou le prix dingue de la PS5 Pro) soulève une question brûlante : jusqu'où l'industrie peut-elle pousser les curseurs sans perdre sa base ?
Une inflation plus rapide que celle des autres biens culturels
Certes, le jeu vidéo n'est pas seul à subir les effets de l'inflation. Mais sa courbe de prix semble désormais se découpler nettement du reste du secteur culturel. En Belgique, un livre coûte en moyenne 16 €. Et dans le cinéma, malgré une remontée post-Covid, le prix d'un ticket reste globalement contenu sous les 15 €.
Dans le jeu vidéo, on a franchi plusieurs seuils psychologiques ces dernières années. Pendant longtemps, 60 € était le tarif standard pour un jeu triple A (les gros hits) sur console. L'arrivée de la PlayStation 5 et de la Xbox Series X a fait grimper ce plafond à 70 €, voire 80 €, justifiés par les studios au motif de l'augmentation des coûts de développement, énergétiques ou de personnel.
Aujourd'hui, Nintendo, longtemps considéré comme un acteur plus "abordable", poussant moins fort sur le bouton de la puissance technologique déployée que ses pairs, brise un nouveau plafond. Mario Kart World à 90 €, ce n'est pas une exception : d'autres titres majeurs de la Switch 2, comme le prochain Zelda, pourrait suivre une trajectoire tarifaire similaire.
L'argument des coûts de production… mais jusqu'où ?
Le secteur vidéoludique aime à rappeler que les blockbusters d'aujourd'hui coûtent aussi cher à produire qu'un film hollywoodien. Entre développement, animation, motion capture (selon les jeux), marketing international et mises à jour post-lancement, un jeu peut engloutir plusieurs centaines de millions d'euros. Le développement de The Last of Us Part II, chef-d'œuvre PS5 développé par Naughty Dog, aurait coûté plus de 200 millions de dollars. C'est le double de la (pourtant très chère) série télé en live-action, avec Pedro Pascal, développée par HBO, inspirée du même univers, dont la saison 2 arrive sur nos écrans cette semaine…
Nintendo, de son côté, reste plus secret, mais la sophistication croissante de ses jeux laisse deviner une tendance similaire.

Yen déprécié et tarifs douaniers trumpiens n'arrangent rien
Autre argument, propre à l'archipel nippon : la dépréciation du yen japonais par rapport au dollar américain et à l'euro. Elle entraîne la mécanique conséquence suivante : tout ce qui est issu du Japon et vendu aux USA ou en Europe rapporte moins d'argent à l'entreprise japonaise vendeuse. Pour combler, puisque Big N n'est pas une ASBL philanthropique, c'est simple : on propose un prix à la hausse dans certaines régions.
Saupoudrez ce contexte économique global d'une guerre commerciale impromptue lancée depuis la Maison Blanche par Donald Trump et vous obtenez un contexte où, pour continuer à "marger" et contenter ses actionnaires, Nintendo se voit quasi obligé de hausser ses prix. Et encore, heureusement que Nintendo a anticipé, en déplaçant la majorité de sa production depuis la Chine vers le Vietnam, bénéficiant d'un "tariff" trumpien moins défavorable…
Reste que les importations venues du Vietnam sont menacées d'une surtaxe de 46 % de taxes douanières vers les USA. Ce n'est pas le taux rédhibitoire de 125 % infligé à la Chine, mais ce n'est pas rien…
Pouvoir d'achat : les joueurs aussi comptent leurs pièces
On l'a donc effleuré jusqu'ici : la tentation de l'augmentation tarifaire, côté industriel, peut se justifier. Ok. Mais cette logique fait fi d'un immense bémol : l'augmentation du coût de la vie, et la stagnation, voire le léger recul, du pouvoir d'achat des ménages européens, en raison de l'inflation des produits de base (énergie, logement). Acheter un jeu vidéo à 90 € en 2025 ne représente donc, pour une grande partie des ménages, pas le même effort que de débourser 60 € pour un jeu en 2017.
Précisons aussi qu'il s'agit sans doute d'une stratégie de prix "pousse au bundle" : Mario Kart World est LE jeu de lancement de la Switch 2. L'inclure dans un pack comprenant la console + le jeu (à un peu plus de 500 €), tout en tapant fort sur le prix du jeu en "stand-alone", est un bon moyen d'assurer le succès commercial de ce bundle pack…

Par ailleurs, la pratique vidéoludique est une activité qui coûte globalement plus cher aujourd'hui parce qu'elle imbrique un écosystème où l'accès à certaines fonctionnalités hier était inexistant ou gratuit, et payant aujourd'hui. Il en va ainsi, par exemple, de la connexion au système de jeu en ligne propre à chaque plate-forme, rendue payante partout… Et on ne parle pas des accessoires, qui eux aussi, ont vu leur prix s'envoler (chez PlayStation, même le dock pour placer la PS5 Pro à la verticale est vendu séparément, 30 €).
Cette contraction du budget disponible se ressent par ailleurs. Le marché du jeu d'occasion est en plein boom. Les abonnements comme le Game Pass ou le PlayStation Plus Extra (qui permettent l'accès à un catalogue de jeux, sous un modèle à la Spotify) captent une part croissante du temps de jeu. Les joueurs deviennent plus stratèges : ils attendent les soldes, les bundles, ou se tournent vers le marché mobile, largement dominé par les free-to-play. Face à ces arbitrages, Nintendo prend un risque. Risque qu'il limite par l'exclusivité et l'aura de ses mascottes : beaucoup pensent que pour jouer à Mario, qu'il est le seul à pouvoir exploiter, bien des joueurs râleront, mais payeront le tarif demandé…
La grande course du jeu vidéo
La Switch 2 sera probablement un succès. Les franchises Nintendo conservent une puissance d'attraction inégalée. Mais cette nouvelle grille tarifaire marque un tournant. Celui où la magie du jeu commence à se heurter frontalement aux réalités du portefeuille. Le secteur dans son ensemble devrait y réfléchir à deux fois : si les consoles s'envolent et que les jeux deviennent des produits de luxe, qui restera-t-il au bout du circuit ? Peut-être un public fidèle… mais restreint. Et ce n'est pas en jouant toujours plus vite, toujours plus cher, qu'on gagne la course.
On en reparle assez vite, promis : vous la voyez venir, la tornade GTA VI, fin 2025, facturée 100 € le jeu ?