Le DJ bruxellois Ricky Corazon décrypte le phénomène Bad Bunny : "La musique latino a toujours connu des vagues en Europe mais avec lui, c'est global"
La superstar Bad Bunny remplit le Stade Roi Baudouin ce mercredi 22 juillet 2026. Mais comment le musicien portoricain a-t-il fait du reggaeton une musique écoutée dans le monde entier ? Tentative de réponse avec le DJ bruxellois Ricky Corazon, spécialiste des musiques électroniques latino et organisateur des soirées Gelatina et Viciosa.
- Publié le 22-07-2026 à 13h30
- Mis à jour le 22-07-2026 à 13h41

"Il y a une énorme richesse dans les musiques électroniques latinos. Même si les soirées mainstream se concentrent surtout sur le reggaeton, parce que c'est le genre le plus populaire".
Dembow, cumbia, baile funk, latin club ou le plus alternatif neoperreo… Les sons venus d'Amérique Latine n'ont aucun secret pour Ricky Corazon. Le DJ bruxellois organise les soirées Gelatina depuis 17 ans. Et plus récemment, il a cofondé les nuits Viciosa. Il est donc l'interlocuteur parfait pour décrypter le phénomène Bad Bunny avant sa venue ce mercredi 22 juillet 2026 au Stade Roi Baudouin.

Ricky Corazon, comment décririez-vous le style musical de Bad Bunny ?
Bad Bunny vient d'abord de la musique trap (un hip-hop du sud des États-Unis, NDLR), puis il s'est mis à fond sur le reggaeton. Mais il a largement élargi le spectre vers d'autres musiques électroniques et jusqu'à la salsa.
Le reggaeton lui-même, c'est quoi ?
C'est un son très rythmé qui vient du reggae et du hip-hop. Via le Panama, il a évolué en Amérique centrale. Il comprend toujours des voix de chanteurs ou chanteuses. "La Gasolina", tube mondial de Daddy Yankee, est un des premiers tubes reggaeton en 2004. Vu l'immense diaspora sud-américaine, c'est un genre qui s'écoute partout dans le monde. Mais en Amérique Latine, c'est comme la pop en Belgique : le reggaeton passe partout. En radio, en télé, dans les boîtes. Ils baignent dedans. Bad Bunny, mais aussi Rosalia, ont contribué à l'explosion du reggaeton depuis 3 ans. Mais la musique latino a toujours connu des vagues en Europe : avec Shakira, Ricky Martin, Gloria Estefan… La différence en 2026, c'est que le phénomène est global.
La musique latino a toujours connu des vagues en Europe: avec Shakira, Ricky Martin, Gloria Estefan... La différence en 2026, c'est que le phénomène est global.

Êtes-vous étonné que Bad Bunny puisse remplir le stade Roi Baudouin ?
C'est l'artiste le plus streamé au monde donc non. Et puis il y a la diaspora : on va y voir beaucoup de latinos de Belgique, mais aussi des pays limitrophes.
Il y a 10 ans, vous auriez imaginé un stade belge rempli pour du reggaeton ?
Jamais. Mais l'audience latino est immense dans le monde. Beaucoup d'auditeurs écoutent ces sons. Comme tout est globalisé, ça se diffuse plus facilement. Mais je ne qualifie pas ça de mode : c'est durable, ce n'est pas le tube de l'été.

C'est une musique de fête ?
Oui ! On y parle de danse, de fête, de sexualité, d'amour et de désamour. Mais ce qui est intéressant avec Bad Bunny, c'est qu'il aborde plein d'autres sujets sociétaux et politiques.
En effet, Bad Bunny est également connu pour son engagement : pourquoi ?
Il s'est politisé dernièrement, c'est vrai. Notamment en faveur de Porto Rico, son pays d'origine, et contre les politiques anti-migratoires. Musicalement, il propose aussi un reggaeton déconstruit.
C'est-à-dire ?
Le reggaeton est un genre musical dont les paroles très machistes sont problématiques. C'est la norme, avec le mâle dominant, des clichés sexistes… Lui-même a joué le game en début de carrière mais a ensuite évolué. Il est par exemple le premier à s'être travesti en personnage drag dans un clip, "Yo Perreo Sola". Le message de cette chanson, c'est qu'une femme peut passer sa soirée seule : c'était un shift. Après ça, il y a eu des ouvertures. Depuis lors, c'est aussi un allié de la communauté queer. Notamment dans son combat contre la transphobie, très présente à Porto Rico. Et c'est important car il est le représentant le plus connu du genre.

Est-ce que ça explique son explosion mondiale ?
Non : il était déjà connu avant. Son image est travaillée, bien sûr. Mais il est de la nouvelle génération, il soutient donc des causes.
Comment vit cette scène reggaeton et latino à Bruxelles ? Peut-on trouver une soirée chaque jour du week-end ?
Sur le créneau LGBT, on est les seuls avec Gelatina et Viciosa. Mais il y a d'autres rendez-vous plus mainstream comme les Gasolina. Et puis il y a des organisateurs de soirées à grande échelle qui savent que ça marche et qui programment ce son-là. Tube sur tube.
Et vous, votre morceau préféré de Bad Bunny ?
C'est "Where She Goes". Mais c'est dans le style Jersey club, qui n'est pas un genre latino.

Ricky Corazon : "Certains lieux conservent une ambiance macho : chez nous, on fout la paix aux nanas"
Ricky Corazon, 45 ans, s'est lancé dans l'organisation de soirées "il y a pas mal d'années, comme un hobby". Il y a deux ans, le Molenbeekois d'origine chilienne quitte son job dans la communication pour se consacrer à la musique.

"Je suis à la deuxième génération de mes soirées Gelatina", confie-t-il. "J'y insiste sur la diversité des genres musicaux plutôt que de me focaliser sur le reggaeton. Par exemple, le neoperreo, qui est une réponse au 'perrear', la danse typique du reggaeton, sexuelle et sexy et qui la déconstruit. Ou bien le dembow, genre d'Amérique centrale et des Caraïbes. Ce sont des styles apparus il y a une dizaine d'années".
Le Bruxellois baigne depuis longtemps dans les soirées latinos. Il dit "avoir toujours eu une oreille" pour ces courants plus alternatifs. Programmé à la Pride Brussels, à Couleur Café, à Dour, le DJ propose des soirées LGBT davantage ouvertes que les grosses cylindrées latinos comme la Fiesta Latina. Ce 24 juillet, il s'invite aussi pour un vaste open air sur le site de Place Noord, qui investit l'esplanade nouvellement réapparue à côté de la gare du Nord. "Ce qui dépasse clairement la communauté queer".
"Les gens qui viennent à Gelatina ou Viciosa y viennent pour être elles-mêmes", revendique Ricky Corazon. "Car certains lieux conservent une ambiance macho. Chez nous, on fout la paix aux nanas". Comme programmateur, le Bruxellois veille aussi à inviter des artistes sud-américains en live, et pas uniquement des DJ locaux. Pour comprendre ce qu'il aime, Ricky cite la rappeuse dominicaine Tokischa, reine du dembow. À l'international, il cite notamment la compositrice dembow. Sur la scène locale, il conseille d'écouter Susobrino, "artiste belgo-bolivien très intéressant".


Prochain rendez-vous ? Une soirée croisée Gelatina et Viciosa aux Halles de Schaerbeek le 27 septembre 2026. "On espère réunir 2000 personnes". Ce n'est pas encore le Stade Roi Baudouin comme Bad Bunny, mais c'est déjà un aboutissement pour des genres encore méconnus il y a une décennie.