Eddy Merckx a 80 ans (4/4) : Roger De Vlaeminck : "J'ai même appelé mon fils Eddy"
Pour les 80 ans d'Eddy Merckx, Roger De Vlaeminck lui a rendu visite. Échanges savoureux entre deux anciens rivaux.
- Publié le 17-06-2025 à 15h54

Réunir Eddy Merckx et l'un de ses principaux rivaux, Roger De Vlaeminck, a séduit les deux anciens champions. Ensemble, ils comptent quand même trente victoires dans les Monuments : 19 pour le Cannibale et 11 pour le Gitan.
C'est dire le poids de cette rencontre. Cela valait bien une photo et un gâteau fraises-pistache-chocolat. Que Claudine sert avec plaisir. De Vlaeminck, qui fait "régime" est quand même partant pour "un petit whisky". "Je parlerai plus facilement, glisse-t-il en rigolant. À ta santé, hein, Eddy !" Alors, c'est parti pour une interview croisée du Cannibale et du Gitan.
Atteindre 80 ans, qu'est-ce que ça fait ?
Eddy Merckx : "Pas grand-chose. Quatre-vingt, ce n'est qu'un nombre. Mais il faut croire que beaucoup y attachent de l'importance. Même les médias étrangers, comme la Gazzetta dello Sport, la Rai et un journal espagnol ont pensé à moi à cette occasion. Pourtant, ma santé n'est pas encore au top. J'ai toujours mal à la hanche. Je suis tombé le 9 décembre. Normalement, on dit que trois semaines après l'opération, on remonte à vélo. Pour moi, ça fait déjà six mois. Il y a eu des complications et une infection. En tout, j'ai eu quatre anesthésies totales et je suis toujours sous antibiotiques. Ce n'est que récemment que je suis remonté sur mon vélo."
Roger De Vlaeminck : "J'ai 78 ans (NdlR : le 24 août). Et j'ai déjà mal partout, surtout aux genoux. S'il ne pleut pas le matin, je fais encore du vélo. Mais seulement en VTT. Quarante bornes au maximum, à 20 km/h. Et toi ?"
E. M. : "Je ne sais pas. Mon ordinateur est cassé et je suis trop paresseux pour aller en chercher un autre. Mais ça ne va pas plus vite. À 78 ans, j'avançais encore plutôt bien. Mais en mars de l'année dernière, j'ai été opéré des intestins. Puis il y a eu cette hanche. J'ai pris un sérieux coup de vieux. La prothèse était mal fixée. Quand je me levais la nuit pour aller aux toilettes, je devais me tenir à cause de la douleur, comme si j'allais m'effondrer. Mais les médecins ne voulaient pas me croire. Durant trois mois et douze jours, j'ai vraiment souffert. Le 22 mars, ils m'ont opéré à nouveau. Ce n'est que le 23 que j'ai à nouveau pu un peu m'appuyer sur mes jambes. Par ailleurs, mon bassin et mon dos me font souffrir depuis bien longtemps. Depuis Blois (NdlR : en septembre 1969, Eddy Merckx a fait une grave chute sur la piste)."
Eddy ne se vante jamais. Mais même si le cyclisme dure encore mille ans, on ne reverra jamais un coureur comme lui."
R. D.V. : "Eddy ne se vante jamais. Mais je peux vous assurer que même si le cyclisme dure encore cent ans, mille ans, on ne reverra jamais un coureur comme lui. Je suis fier d'avoir pu courir toutes ces années contre lui."
Pourtant, votre première rencontre n'aurait pas été très cordiale…
R. D.V. "C'était lors du Tour de Belgique 1968. Eddy avait probablement déjà gagné dix classiques. Je suis devenu pro seulement en 69. En 68 donc, j'étais en tête du Tour de Belgique chez les amateurs. À l'arrivée, il m'avait demandé si je voulais rouler dans son équipe. Tu te souviens, Eddy, de ce que j'ai dit : 'Eddy, je ne roulerai jamais pour toi. Je roulerai contre toi.' (rires) C'était assez audacieux de ma part, face à monsieur Merckx. Mais je le pensais."
Roger a eu raison de ne pas vouloir rouler dans mon équipe."
E. M. : "Et il avait raison ! Roger se distinguait chez les amateurs. Il est passé pro et a immédiatement remporté l'Omloop Het Volk."
Roger, pour nos jeunes lecteurs, pouvez-vous dire à quel point Eddy Merckx était fort ?
R. D. V. : "Tu ne peux pas expliquer ça si tu n'as jamais roulé contre lui. Eddy roulait si fort… Il commençait à sprinter et je devais déjà m'asseoir. Ça, c'était Eddy. Il pouvait te casser. Ce que je me rappelle de plus beau, c'est le Tour des Flandres 1975. Eddy a attaqué à plus de cent kilomètres de l'arrivée et seul Frans Verbeeck a pu le suivre. Mais il l'a regretté. Derrière, nous étions huit. Il y avait Godefroot, Demeyer, Dierickx, moi. Tous des bons. Et on ne pouvait pas le rattraper. Pas du tout, hein. Ils parlent tous de Pogacar aujourd'hui. Mais personne n'est du niveau d'Eddy. Même pas la moitié, même pas Pogacar. Peut-être que j'exagère un peu, mais pas beaucoup."
Eddy, aujourd'hui, Pogacar survole la concurrence. Un peu plus de rivalité, serait-ce souhaitable ?
E. M. : "Je pense, oui. Qui avons-nous encore vu ce printemps ? Van der Poel. Et Evenepoel s'il est en bonne santé. À mon époque, tu avais Godefroot, Roger, Freddy Maertens, Demeyer… Et dans les grands tours Gimondi, Motta, Ocaña, Fuente. Maintenant, dans les tours, il y a moins de monde. À part Vingegaard. Et même lui… Il court si peu."
R. D.V. : "C'est sûr que Vingegaard est un bon coureur de tour, mais il ne roule pas assez. Quant à Pogacar, quelle opposition a-t-il réellement ? Sur les Strade Bianche, le seul qui a essayé quelque chose dans les 90 derniers kilomètres, c'est Pidcock. Moi, on ne m'aurait pas lâché aussi facilement si j'avais pu rouler cette course. Et Pedersen ? Ils en font un très bon parce qu'il gagne quelques étapes dans le Tour d'Italie. Mais il ne peut pas remporter un contre-la-montre, ni une étape de montagne. Alors, pour moi, ce n'est pas un super coureur."
E. M. : "Attention ! Il a quand même déjà gagné Gand-Wevelgem à trois reprises. Et s'il n'avait pas crevé à un mauvais moment cette année, j'aurais voulu voir ce qu'il aurait fait à Paris-Roubaix. Enfin, il était quand même fort au Giro."
R. D.V. : "Fort ? J'ai gagné 22 étapes du Tour d'Italie et j'ai encore fini 4e du classement général. Et je ne vais pas parler d'Eddy. Combien de fois a-t-il gagné le Giro ? Cinq fois ? Pogacar va devoir se dépêcher. Eddy est plus calme que moi. Plus prudent. Un caractère différent du mien. Je ne dis pas que Pedersen est un mauvais coureur, mais il n'est pas super non plus."
Roger, une victoire valait-elle deux fois plus si vous aviez pu battre Merckx ?
R. D.V. : "Bien sûr. Qu'y a-t-il de plus beau que de battre le meilleur coureur du monde ? Ça te rend heureux, non ? Et je peux le dire, parce que j'ai même battu Eddy trois fois en une journée. Dans le Tour de Suisse 1975. Le matin au sprint, l'après-midi au contre-la-montre, et encore une fois au classement final."
E. M. (il fait un clin d'œil) : "C'était après Blois, hein. Sinon, ça n'aurait pas été le cas. Mais c'est vrai : les plus belles victoires sont celles où l'on arrive à battre son concurrent. J'ai même battu Roger une fois sur une piste en cendrée, à Strasbourg lors du Tour."
R. D.V. : "J'étais furieux parce que sur une piste en cendrée, j'étais imbattable. Je ne sais pas ce que j'ai fait de mal, mais je n'ai pas pu le dépasser comme d'habitude. Mais bon, qu'est-ce qu'Eddy n'a pas gagné ?"
Roger, vous avez appelé votre fils Eddy.
R. D.V : "Pourquoi pas ? C'était le meilleur du monde. Et je me suis dit : si jamais il devient coureur, il aura déjà un nom qui le fera avancer. Mais il a préféré jouer au football."
E. M. : "Je trouvais ça spécial qu'il donne mon prénom à son fils. Cela signifie que Roger avait, malgré tout, de l'admiration pour moi."
Après vos débuts difficiles, vous vous êtes de mieux en mieux entendus ?
E. M. : "Sur le vélo, on ne s'est quand même pas fait beaucoup de cadeaux. Tu te souviens de Liège-Bastogne-Liège 1970 ? Avec Erik ? On partait à cinq ou six vers la piste de Rocourt…"
R. D.V. : "Le chemin vers la piste faisait à peine deux mètres de large. (il rit) Dans le virage, je suis passé à droite. Erik, mon frère, est resté à gauche. Il a bloqué Eddy pendant deux secondes, et je suis parti. Et ensuite, je lui ai dit : 'C'est vrai, Eddy ? Tu ne sais pas bien tourner ?'"

E. M. : "J'étais déçu, oui. Et aussi à Yvoir (NdlR : Championnat du monde 1975). Je m'étais sacrifié toute la course pour lui. Il avait passé toute la journée dans ma roue. Je pensais bien faire. Je l'ai regretté. Par la suite, Roger a même dit que je l'avais piégé. Je n'ai pas trouvé ça correct."
Le Mondial 1975? Je pense qu'Eddy préférait que je ne gagne pas."
R. D.V. : "Parce que tu as laissé Kuiper (NdlR : futur champion du monde) s'échapper. Je pense qu'Eddy préférait que je ne gagne pas."
Van Impe n'a pas pris un mètre dans le vent ce jour-là parce que tu l'avais traité de demi-portion."
E. M. : "Mais j'étais épuisé. Et je ne mens pas. Sinon, je ne t'aurais pas laissé rester dans ma roue. C'était ta propre faute. Lucien Van Impe n'a pas pris un mètre dans le vent ce jour-là parce que tu l'avais traité de demi-portion avant la course."
R. D.V. : "J'avais juste dit ça parce qu'il n'était pas grand. Cela n'avait rien à voir avec le coureur."
Malgré votre rivalité, il y avait une confiance mutuelle entre vous. Roger avait d'ailleurs uriné à votre place lors d'un contrôle antidopage.
R. D.V. : "C'est arrivé comme ça : il avait plu toute la journée. Dans le sprint, Eddy gagne, je suis 2e. Donc direction contrôle. Mais Eddy avait déjà uriné pendant la course et n'y parvenait plus… Quand le docteur ne regardait pas vers nous, j'ai vite versé la moitié de mon urine dans son flacon. Il l'aurait fait pour moi aussi."
E. M. : "C'est vrai. Il faisait froid, et j'étais gelé. Et j'urinais facilement en course. Mais j'avais une confiance totale en Roger."
