Faut-il rendre payant l'accès aux cols du Tour de France ? Voici la réponse d'ASO
Jérôme Pineau a fait cette proposition pour permettre aux petites équipes de gagner de l'argent.

- Publié le 16-11-2025 à 10h06

Chaque année, à l'approche de l'hiver, c'est la même chose. On sent l'envie monter, celle de découvrir les coureurs dans leurs nouveaux maillots. On se lèche les babines à l'idée de les voir à l'œuvre lors de leur premier stage, on se projette, autour d'un café, vers l'exercice suivant et on joue aux devins en s'imaginant le programme de courses que fera untel ou untel dans les mois à venir.
Pendant ce temps, pourtant, certains sont toujours dans l'expectative, plongés dans l'incertitude parce qu'ils n'ont pas d'employeur. Chaque matin, ils se lèvent en espérant l'appel salvateur, celui qui leur permettra de poursuivre leur carrière, menacée par la fusion de deux équipes, quand ce n'est pas carrément la disparition de leur formation. Cette situation, cruelle, est plus réelle que jamais en cette fin d'année 2025.

Alors que Lotto et Intermarché ont décidé d'unir leurs destinées pour demeurer dans le peloton, certaines équipes ont dû mettre la clé sous le paillasson, faute d'un nouveau sponsor qui n'est jamais arrivé après avoir été tant espéré. C'est le cas de la structure française Arkéa-B & B Hotels, contrainte d'arrêter les frais malgré un brillant Tour de France illustré par la 7e place finale de Kévin Vauquelin, parti, lui, chez Ineos Grenadiers.
Les difficultés rencontrées par certains pour nouer les deux bouts, voire l'impossibilité de repartir pour un an génèrent une casse sociale importante. La fin d'Arkéa-B & B Hotels a mis une centaine de personnes sur le marché de l'emploi. Elle a également confirmé le fossé, de plus en plus profond, qui sépare les grosses cylindrées des petites écuries, même au sein du World Tour. "Cet écart augmente au fil des années", pense Valerio Piva, désormais manager des opérations quotidiennes chez Jayco AlUla. "Aujourd'hui, il y a quelques équipes étatiques ou soutenues par des multinationales, qui ont des budgets illimités, et les autres, qui se battent pour conserver l'appui de sponsors, parfois de plus en plus frileux à délier les cordons de la bourse", ajoute Vincent Lavenu, ancien manager d'AG2R La Mondiale.
Le cyclisme ne profite pas droits TV, ni de la billetterie."
Il y a aussi les entités qui restent debout grâce à un généreux mécène. "Mais quand celui-ci décide de fermer le robinet, c'est fini", poursuit Piva. "Le cyclisme dépend, donc, trop de ses sponsors. Les équipes ne profitent pas des droits TV, comme en football par exemple, ni de la billetterie", enchaîne Lavenu.

Leur équilibre financier et, donc, leur viabilité sont très fragiles. Et les risques de faillite ou de disparition augmentent. On le sait : le vélo doit se réinventer, se trouver un autre modèle économique − Adam Hansen, le président du CPA, l'a encore répété cette semaine dans nos colonnes. La difficulté, c'est qu'il faut que cela profite à tout le monde, et pas qu'aux mieux nantis.
"Il y a une réalité dont on ne peut se défaire, c'est que quatre à cinq grosses cylindrées gagnent la plupart des courses, nous glisse encore Valerio Piva. Les autres doivent se contenter des miettes, ce qui n'incite pas les partenaires financiers à poursuivre l'aventure avec elles."
Consciente du problème, l'Union cycliste internationale met des choses en place. "Elle donne une petite indemnité de formation aux clubs amateurs", détaille Lavenu. Mais ce n'est pas suffisant et le fossé continue de se creuser. Les riches le deviennent de plus en plus et les pauvres éprouvent toujours plus de difficultés à simplement exister. "Et sponsoriser une équipe World Tour coûte de plus en plus cher", poursuit celui qui vient de lancer une formation féminine (en ProTeam), dont le financement provient uniquement de petites et moyennes entreprises.
Il faudrait, donc, pouvoir changer la tendance et rendre le modèle économique plus viable pour tout le monde afin d'éviter des drames comme la disparition pure et simple d'une équipe avec les conséquences que cela engendre sur tout son personnel. Mais comment ?
Si l'on demande un droit d'entrée pour les cinq derniers kilomètres, cela générera déjà une belle somme d'argent pour les équipes sans mettre à mal le spectacle."
Certains estiment qu'il faudrait faire payer l'accès aux courses et reverser l'argent aux équipes. Jérôme Pineau, l'ancien manager de B & B Hôtels, a d'ailleurs fait une proposition concrète lors de "Grand Plateau", le podcast de RMC. "Pourquoi ne pas faire payer l'accès aux derniers kilomètres d'un col ? interroge-t-il. Sur le Tour 2026, le peloton grimpera l'Alpe d'Huez à deux reprises. Si l'on demande un droit d'entrée pour les cinq derniers kilomètres, cela générera déjà une belle somme d'argent pour les équipes sans mettre à mal le spectacle."
Les plus fortes auraient le droit de demander une plus grande part du gâteau parce qu'elles assurent le spectacle en tête de course."
Louable, cette proposition semble, néanmoins, très difficile à mettre en place. "Comment assurer le contrôle des spectateurs ? Et que faire avec ceux qui sont là depuis le matin ?", interroge Vincent Lavenu, avant que Valerio Piva ajoute : "Dans un monde idéal, on répartirait l'argent en fonction du budget des équipes. Mais les plus fortes auraient le droit de demander une plus grande part du gâteau parce qu'elles assurent le spectacle en tête de course." "Enlever cette gratuité ne me paraît pas une bonne idée. En revanche, on pourrait envisager un système de salary cap, fixer une limite en termes de salaires, suggère Lavenu. Mais comment imposer ça à un sponsor étatique comme UAE ?"

Reste que la proposition de Jérôme Pineau soulève un débat : faut-il rendre payant l'accès à certains endroits de la course ? "Sur papier, c'est une bonne idée à condition que ceux qui mettent la course sur pied se montrent généreux envers les équipes, lance Piva. Au Tour des Flandres ou à l'Amstel, cela ne remplit que les poches des organisateurs. Je ne crois pas qu'il en irait autrement si l'on mettait ce système en place sur les courses à étapes."
Instaurer une billetterie n'est absolument pas d'actualité."
Chez Amaury Sport Organisation, on balaie d'un revers de la main l'idée de faire payer l'accès à certains endroits bien précis. "Par essence, le sport cycliste est gratuit et instaurer une billetterie n'est absolument pas d'actualité", répond clairement Pierre-Yves Thouault, directeur adjoint du département Cyclisme chez ASO, joint par téléphone.
"Le cyclisme est un sport gratuit et cela participe à son succès", abonde Marc Madiot, l'homme fort de la Groupama FDJ. Il se déroule sur les routes et pas dans des circuits fermés. Il permet, donc, aux spectateurs de voir passer les coureurs devant eux. Considérés par beaucoup d'admirateurs comme des forçats de la route quand ce ne sont pas carrément des héros, les principaux acteurs de la petite reine permettent aussi à leurs fans de s'identifier à eux. "Conservons cette gratuité", clame encore Madiot. "Le cyclisme est le seul sport dont les acteurs ne bénéficient pas des retombées des droits TV, alors qu'il est plus populaire que jamais, constatent ensemble Piva et Lavenu. C'une une situation paradoxale."

Faut-il dès lors faire preuve de fatalisme et continuer de la sorte en espérant qu'il n'y ait pas trop de drames sociaux comme celui d'Arkéa-B & B Hotels ? "Non, il faut essayer de changer les choses. Mais comment ? C'est toute la question", avance Vincent Lavenu, qui rappelle que "la gratuité a toujours fait la richesse du cyclisme".
"Et puis, si l'on se met à faire payer l'accès aux courses, on prend le risque que les gens ne viennent plus et restent chez eux. Les débats seraient alors moins spectaculaires, il y aurait moins d'ambiance. En tout cas sur une épreuve comme le Tour de France suivie par des millions de spectateurs le long des routes", redoute Piva.
De là à dire que certaines équipes sont victimes du succès populaire du cyclisme, il n'y a qu'un pas.