Patrick Evenepoel se livre à cœur ouvert sur les épreuves traversées par son fils: "Remco a pleuré dans mes bras pendant une demi-heure"
Alors que le double champion olympique veut gagner La Doyenne ce dimanche, son papa est revenu pour nous sur les mois durant lesquels la famille a fait le dos rond autour d'un Remco terrassé par le doute.

- Publié le 26-04-2025 à 06h00
- Mis à jour le 26-04-2025 à 07h42

Il y a des échanges beaucoup plus forts que d'autres. Ceux que nous avons entretenus jeudi avec Patrick Evenepoel en font indéniablement partie. Parce qu'un père, celui de Remco Evenepoel, est revenu avec sincérité et, surtout, amour sur les longs mois de doute traversés par le double champion olympique après sa chute du 3 décembre.
Il a aussi partagé toute sa fierté d'avoir un fils de retour, une nouvelle fois, au plus haut niveau. Il a également répété toute son admiration pour celui qui illustre, on ne peut mieux, la Belgique dans toute sa multiculturalité.
Patrick, la période qui a suivi son accident du 3 décembre a-t-elle été plus difficile pour Remco que celle après sa terrible chute survenue le 15 août 2020 en Lombardie ?
"Absolument. À l'époque, il savait ce qu'il devait faire pour revenir et combien de temps ça prendrait. Cette fois, il n'avait pas de vue sur son futur. Et on n'était pas sûr que son épaule allait se guérir. Début janvier, il s'est pris un coup de marteau sur la tête, quand on lui a dit qu'un nerf de l'épaule ne fonctionnait pas. Le plus dur à cette période, c'est que Remco affichait un masque en public. Il donnait le change mais Il souffrait énormément. Surtout mentalement. Et sa femme aussi. Ils ont traversé des moments très très durs. Et franchement, chapeau à eux deux de s'en être sortis comme ça. Comme elle était en examens, Oumi passait toute la journée à étudier dans sa chambre. Remco ne pouvait rien faire et tournait comme un lion en cage. Parfois, il allait faire des courses. Il mettait alors son capuchon pour qu'on ne le reconnaisse pas. Mais tous les gens lui posaient la même question : 'Quand reprends-tu ?' Lui vivait mal tout ça. Et c'est tout à fait normal."
Et comment viviez-vous cette période, Agna et vous ?
"C'était très compliqué parce qu'on sentait bien qu'il souffrait. On ne le reconnaissait plus. Klaas (NdlR : Lodewijck) ne l'entendait plus, Dario, son cousin, non plus. Remco s'était refermé sur lui-même. C'est normal, il souffrait de ne pas savoir quand il redeviendrait cycliste."
Comment gardiez-vous le contact avec lui ?
"Via les messages WhatsApp. Mais on ne recevait pas de réponse. Ou alors 4-5 jours après. Et on voyait que ce n'était pas des réponses naturelles. Après, on a compris. Tout le monde les contactait pour avoir de leurs nouvelles. Et à un certain moment, Oumi et lui ont dit : 'On bloque tout'."
À un moment donné, avez-vous eu peur que Remco arrête le vélo ?
"Peur ? Non. Mais on était quand même choqué quand il a verbalisé cette possibilité."
À 23 heures, j'ai roulé jusque chez Remco. J'avais le cœur très serré."
Quand était-ce ?
"Entre Noël et Nouvel An. Dario, qui est aussi mon filleul, m'a appelé pour me dire : 'ça fait quatre jours que je n'ai plus de nouvelles de Remco'. Ce n'était pas normal parce qu'ils étaient tous les jours en contact. Et alors là, à 23 heures, j'ai pris ma voiture et je suis allé jusque chez Remco… J'avais le cœur très serré. Et lorsque je suis arrivé, il a pleuré pendant une demi-heure dans mes bras. Un peu après, ma femme nous a rejoints. On est resté tous ensemble pendant 4-5 heures. Toute la nuit, en fait. On a parlé, parlé…"
Et quand avez-vous eu l'impression que Remco a repris le dessus ?
"Lorsqu'il est allé faire sa première séance chez le kiné. Ce jour-là, c'était la présentation de son équipe (la REV Team) à l'Atomium. Mais il a tenu à aller faire son entraînement. C'était la preuve qu'il avait retrouvé toute sa détermination. Petit à petit, il a retrouvé tout ce qui fait sa force."
Que lui dites-vous, sa maman et vous, dans les moments où il doute le plus ?
"On lui a dit : Écoute, le vélo, ce n'est pas primordial. C'est toi qui comptes. Tu n'es pas notre athlète. Tu es notre fils. Nous, on pense juste comme parents. On veut que notre enfant soit heureux et bien dans sa peau."
Maintenant, avez-vous parfois peur que Remco tombe en course ?
"Même si on ne peut pas penser à ça, il y a une part de nous qui est toujours en alerte, bien sûr. C'est le cas pour tous les parents, les épouses, les maris. Tu croises les doigts pour que rien de fâcheux n'arrive à la personne que tu aimes."
Depuis sa chute au Tour de Lombardie, on voit le 15 août comme notre jour de chance.
Alors qu'il n'a que 25 ans, votre fils a déjà connu trois très graves blessures. L'estimez-vous malchanceux ?
"Je retiens surtout qu'il y a cinq ans en Lombardie, on a eu une chance énorme. Pour le même prix, il n'est plus là aujourd'hui. Depuis ce jour-là, on voit le 15 août comme notre jour de chance. Sa chute au Tour du Pays basque et son accident à l'entraînement, ce n'est évidemment pas de chance du tout. On s'en serait tous passés. Mais à chaque fois, Remco s'est relevé et a retourné ça en sa faveur, pour revenir plus fort. Qu'il se relève après chaque coup dur est, à mes yeux, sa plus grande victoire."
Qu'est-ce qui est le plus difficile pour des parents qui voient leur fils souffrir ?
"Ne pouvoir rien faire pour l'aider. Tu aimerais tant lui apporter mais tu es impuissant face à cette situation. Tu te poses aussi des questions, tu te demandes comment lui venir en aide. Cela vaut, je pense, pour tous les parents du monde, quel que soit le statut de leur enfant. Ils veulent juste le meilleur pour lui. Nous aussi. Et les parents d'Oumi également. Ils ont traversé cette épreuve avec Oumi, Remco et nous. C'est pour ça que le matin de la Flèche Brabançonne, je suis allé chez eux pour les remercier. Cela a été très difficile pour eux aussi, parce que Remco fait partie de leur famille. Ils le soutiennent autant que leur fille… S'il faut sortir quelque chose de positif de tout ça, c'est que les liens qui nous unissent tous sont encore plus forts qu'avant."

Où Remco va-t-il puiser cette force pour se relever après chaque blessure grave ?
"Déjà Remco a un caractère exceptionnel. Quand il a un objectif, il est prêt à faire tous les sacrifices pour l'atteindre. Et puis, il sait ce que nous avons vécu, sa maman et moi. Il sait que j'ai fait une chute de douze mètres du haut d'un chantier quand il avait huit ans et que je suis resté des mois sans pouvoir travailler. Pendant les différents confinements, il a également vu que sa maman ne pouvait pas ouvrir son salon de coiffure. Remco connaît la valeur des choses."
Est-ce difficile d'être le papa d'un champion ?
"Je trouve que c'est plus facile aujourd'hui qu'il y a trois, quatre ans. On a appris à prendre du recul. Au début, c'était nouveau et on n'était pas prêts à gérer la notoriété de notre fils. Quand son enfant a un talent supérieur à la moyenne, qui plus est dans un domaine très médiatisé, ce n'est pas évident au début. Je ne peux que remercier Patrick Lefevere, qui a toujours fait en sorte que l'on garde les pieds sur terre. Et il a toujours été très présent pour Remco."
Aujourd'hui, regardez-vous les courses de Remco comme un papa ou un supporter ?
"Avant tout, comme un papa. Pour moi, le plus important, c'est que je puisse aller au départ lui dire bonjour. Qu'il sache qu'on est là, près de lui. Le résultat sportif est secondaire. Qu'il se soit classé 9e, 3e, 10e, ou 15e de la Flèche Wallonne, ça n'a aucune importance. Ce qui reste difficile à accepter, ce sont les critiques parfois très sévères qui sont faites. Que ceux qui critiquent Wout van Aert parce qu'il n'a terminé 'que' 4e du Tour des Flandres et de Paris-Roubaix pensent au mal qu'ils peuvent lui faire, ainsi qu'à ses proches. Ils ont aussi des enfants et souffrent avec eux."
Les enfants, ils s'en foutent que leurs camarades s'appellent Mohamed, Pascal ou Jeanine...
Avant sa reprise à la compétition, Remco a dit qu'il avait beaucoup prié avec Oumi et que ça lui apportait énormément…
"C'est quelque chose qu'ils font ensemble à la maison. Si mon fils est heureux comme ça, nous aussi. Peu importe l'origine, la culture et la religion de la personne qu'aime votre enfant. Seul compte le respect qu'ils ont l'un pour l'autre. S'ils se sentent bien comme ça, où est le problème ? Dans les écoles, les enfants de toutes les origines jouent ensemble dans la cour de récréation. Ils n'ont pas de problème entre eux. Les enfants, ils s'en foutent que leurs camarades s'appellent Mohamed, Pascal ou Jeanine. Ce sont les adultes qui créent des problèmes."
Fin 2024, Remco a été élu Sportif préféré des Belges par le sondage réalisé par la DH les Sports +, le COIB et l'institut de sondage iVox… Pourquoi, selon vous ?
"Il y a d'abord ses résultats sportifs. Remco a réussi quelque chose d'historique aux Jeux olympiques. Une médaille d'or aux Jeux, ça dépasse tout pour un sportif. Il a donc fait vibrer le peuple belge. Mais je crois, au-delà, que mon fils illustre toute la multiculturalité de la Belgique. Et il peut en être très fier."
Pour parler un peu de cyclisme, que lui apporte la présence d'un champion comme Pogacar ?
"Ça décuple sa motivation. C'est comme à l'époque d'Eddy Merckx, tous les gens qui devaient courir contre lui cherchaient à s'améliorer. Donc, je crois que la présence d'un gars comme Pogacar est bénéfique pour Remco, mais vous devez lui poser la question."