Le duel Roglic-Pogacar, deuxième acte
Après l'incroyable rebondissement de l'an passé, le Tour peut à nouveau tourner au match entre les deux favoris slovènes.
- Publié le 16-06-2021 à 20h54
- Mis à jour le 23-06-2021 à 23h08

Il y a dix mois, puisque le départ du dernier Tour de France avait été reporté à la fin août 2020 en raison de la pandémie de coronavirus, beaucoup de gens imaginaient que la Slovénie allait s'inviter trois semaines plus tard dans le cercle restreint des pays vainqueur de la Grande Boucle. De fait, c'est bien le drapeau "blanc, bleu et rouge" qui flottait sur les Champs Elysées, le dimanche 20 septembre alors que la Slovénie venait de devenir le quinzième pays différent, le premier de l'ancien bloc de l'Est, dont un coureur avait conquis le maillot jaune.
Mais les pronostiqueurs avaient tout faux. Du moins leur immense majorité, car qui avait réellement prédit le succès de Tadej Pogacar, parti de Nice en outsider, et non celui de son compatriote Primoz Roglic, grandissime favori au moment du Grand Départ et qui portait encore le maillot jaune vingt-quatre heures avant l'arrivée à Paris ?
C'est en effet l'épatant gamin de la Haute-Carniole, sa région d'origine puisque Pogacar vit désormais à Monaco, qui ramena le maillot jaune à Ljubljana. Et non le leader de la Jumbo-Visma après l'exceptionnel exploit athlétique réussi par le premier sur les pentes de la Planche des Belles Filles où il arracha la tunique d'or des épaules de son aîné.
Un an plus tard, les deux hommes vont cette fois se présenter à Brest dans la peau des deux principaux prétendants à la victoire dans la 108e édition de la Grande Boucle. La victoire n'est évidemment pas acquise de manière certaine à l'un ou l'autre, mais le passé récent montre que ce sont les deux coureurs qui disposent des meilleurs atouts pour inscrire leur nom au palmarès de la course au maillot jaune.
"Si vous avez gagné une course une fois, vous pouvez le refaire"
Une chose est certaine, le résultat de l'an dernier n'a rien modifié chez Tadej Pogacar, auquel sa gloire naissante aurait pu faire tourner la tête, ni chez Primoz Roglic, qui dans la foulée de son historique déroute, dont peu de champions se seraient remis aussi vite, remportait à l'automne Liège-Bastogne-Liège puis une deuxième Vuelta.
"Ce dernier succès m'avait surpris car je n'étais pas au mieux physiquement, j'avais atteint mon pic de forme pendant le Tour, mais je me suis fixé un défi personnel, je voulais rebondir et je l'ai fait", analyse l'ancien sauteur à ski.
Aujourd'hui, les deux hommes dominent le classement mondial dont ils se partagent les deux premières places, et si d'autres coureurs, Richard Carapaz, Miguel Angel Lopez, Geraint Thomas voire Rigoberto Uran, par exemple, s'érigent en adversaires à prendre en compte, beaucoup de choses semblent indiquer que le Tour va tourner à nouveau au duel entre les deux compatriotes.
La revanche que va nous proposer l'édition 2021 s'annonce de toute façon très intéressante car la donne a évidemment changé. Pour le jeune coureur d'UAE Team Emirates se présente un énorme défi : confirmer son premier triomphe, ce qui n'ira pas nécessairement de soi.
"Il y a beaucoup d'attente, c'est une pression supplémentaire, ce ne sera pas simple", assure le deuxième plus jeune lauréat du Tour de tous les temps. "Défendre un titre est la chose la plus dure, mais si vous avez gagné une course une fois, vous pouvez le refaire… Probablement."
S'il avait pu évoluer l'année dernière dans une relative indifférence au moins jusqu'à la mi-course, même si un premier coup de force dans les Pyrénées, qui lui permit de gommer le retard concédé sur incident mécanique dans l'étape de Lavaur, marquée par des bordures (il avait perdu 1:21 après avoir crevé et avoir été retardé par l'embouteillage d'une chute), aurait dû mettre la puce à l'oreille de Roglic et son clan, il en ira tout différemment cette fois.
L'équipe UAE va devoir supporter le poids de la course, d'autant plus que chez Jumbo-Visma on a juré qu'on ne retomberait plus dans le piège de la facilité où Roglic et les siens s'étaient enfoncés. Interdiction de commettre une fois encore l'erreur de l'an passé, quand c'est vers Egan Bernal, diminué par ses soucis de dos mais qui fit illusion pendant deux semaines, que Roglic se focalisa sans prêter suffisamment attention à Pogacar.
Échaudé par son désastre de l'an passé, Primoz Roglic a modifié son approche du Tour, où il pense avoir vite plafonné en 2020 avant de piquer (très légèrement) du nez. Il a refusé de se produire en compétition après Liège-Bastogne-Liège dans le but de gagner en fraîcheur physique et mentale. C'est un pari car le Tour pourrait débuter sur les chapeaux de roues.
"La saison, avec le confinement et la reprise fin juillet, avait été compliquée et j'avais peut-être laissé beaucoup d'énergie dans certaines courses", reconnaît Roglic, évoquant sa chute au Dauphiné 2020. "Je voulais aussi une autre approche, me renouveler, tenter autre chose."
Faisant l'impasse sur l'épreuve à étapes française et sur le Tour de Suisse, et même sur son tour national et les championnats, l'ancien sauteur à ski s'est préparé en altitude de longues semaines durant. Dans la Sierra Nevada, pendant le mois de mai, puis à Tignes, en juin.
Sa première partie de saison avait été bonne, même si une chute dans la dernière étape le priva d'un succès assuré à Paris-Nice. Victorieux du Tour du Pays Basque où, à l'occasion de l'étape reine, il piégea Pogacar et son équipe, offrant à son cadet un aperçu du genre de guérilla à laquelle il peut s'attendre en juillet, Roglic a toutefois buté à Liège-Bastogne-Liège (13e) enlevée par… Pogacar, après avoir manqué le bon coup sur la Roche-aux-Faucons. Quatre jours plus tôt, il s'était classé deuxième de la Flèche wallonne au sommet du Mur de Huy.
"Il y aura Plus de pression sur Tadej que sur moi"
"Il y aura plus de pression sur Tadej que sur moi cette année", sourit le dauphin qui sait que le Tour se gagnera peut-être, aussi, sur le terrain de la psychologie.
À plus d'un point, les deux hommes semblent très proches, voire carrément sur la même ligne mais pour l'aîné, 31 ans déjà, le temps commence à presser car Pogacar a, lui, le bénéfice du jeune âge et certainement une bonne marge de progression, là où Roglic a vraisemblablement atteint ses limites où n'en est pas loin.
Sauf surprise, la victoire dans ce Tour de France 2021 mettra du temps à se dessiner et se jouera à peu de choses. Elle ne devrait pas s'obtenir à coups de minutes mais plutôt de secondes.
C'est dire si chaque occasion de prendre du temps à ses rivaux devra être saisie par les uns et les autres, aux arrivées en altitude, dans les bosses, grâce aux bonifications ou aux six sprints bonus qui doivent animer certaines finales.
Les deux chronos que les organisateurs proposent cette année seront différents de celui de la Planche des Belles Filles qui finissait par six kilomètres de montée dans lesquels Pogacar a conquis plus d'une minute sur Roglic, pour une quarantaine de secondes seulement sur les trente premiers beaucoup plus plats.
Pas d'ascendant psychologique
On peut imaginer que ces deux contre-la-montre, dans la 5e étape puis à la veille de l'arrivée, rapporteront aux mieux une minute d'avantage à l'un ou l'autre. Dans le seul exercice chronométré où les deux hommes furent opposés cette saison, lors de la 1re étape du Tour du Pays Basque, Roglic a d'ailleurs devancé Pogacar de 27 secondes sur 13,7 kilomètres coupant court à toute spéculation sur un ascendant qu'aurait pris le plus jeune des deux Slovènes dans les Vosges en septembre dernier.
Les deux hommes disposent aussi d'un caractère fort. Le vainqueur du Tour ne lâche jamais rien, pour preuve son succès que plus personne n'attendait, celui de la Vuelta a une énorme sa capacité à rebondir.
"Après le Tour, Primoz s'est rapidement projeté sur la suite de la saison et notamment sur la Vuelta", témoigne ainsi Lora Klinc, Madame Roglic. "L'une de ses grandes forces, c'est qu'il se relance très vite, il ne ressasse jamais de mauvaises idées."
Pour beaucoup d'observateurs, si Tadej Pogacar est plus talentueux que la plupart de ses rivaux, Primoz Roglic en tête, sa formation est moins costaude collectivement que Jumbo-Visma, Ineos Grenadiers, voire Movistar.
Même si elle a été renforcée cet hiver, avec les arrivées de Marc Hirschi, pas très convaincant pour le moment, de Rafal Majka ou Matteo Trentin, elle doit encore faire preuve d'une cohésion et d'un esprit de sacrifice que le récent Tour de Slovénie a peut-être montré une première fois.
"Nous sommes plus forts, notre équipe est bien équilibrée et complète", se défend son leader. "Elle conjugue jeunesse et expérience et nous sommes armés pour tous les terrains."
Tadej Pogacar espère ainsi pouvoir compter dans les Alpes et les Pyrénées sur l'aide de Brandon McNulty. Pourtant, tout ne va pas toujours comme on veut. David De la Cruz a vu sa préparation au Tour perturbée et surtout, Ivo Oliveira, qui aurait dû débuter cette année, a chuté lourdement au Dauphiné. Souffrant d'une fracture du fémur et de la main droite, le jeune Portugais a, en plus, été touché par une embolie pulmonaire, complication inattendue de l'opération qu'il avait subie. Bien sûr, il ne sera pas de la partie.
Douzième coureur à enlever la Grande Boucle dès sa première participation, le premier depuis Laurent Fignon en 1983, Tadej Pogacar est un gagneur. L'an dernier, il avait cumulé la victoire dans plusieurs classements (général, de la montagne et des jeunes), endossant trois maillots différents sur le podium parisien, ce que seul Eddy Merckx avait réussi avant lui.

"Finalement, c'est encore possible que tout se joue dans le dernier chrono"
C'est en altitude, à Sestrières, que le Slovène a préparé le Tour pendant un mois.
"J'avais pris un peu de repos après ma victoire à Liège et j'ai effectué toute une série d'obligations", explique-t-il. "J'avais besoin de souffler après une première partie de saison très dense et ensuite de privilégier les camps d'entraînement qui sont, je pense, la meilleure préparation possible. Sans oublier les reconnaissances des étapes."
Début mai, le vainqueur sortant en a reconnu cinq, dont celle du Mont Ventoux et les deux dernières dans les Pyrénées avec arrivées au sommet. C'est à l'occasion de son tour national qu'il a repris la compétition après avoir fait l'impasse sur le Dauphiné.
"Je pouvais ainsi rester plus longtemps à Sestrières (NdlR : il y avait une dizaine de jours entre le départ des deux épreuves) et c'était également moins dur", analysait le coureur d'UAE qui s'est fait un devoir de remporter son Tour de Slovénie. "Après être passé quatre fois près du podium, gagner c'est une émotion incroyable ; j'ai été près du podium dans cette course à quatre reprises et je peux enfin célébrer le titre. Ce fut une belle semaine […] Surtout, l'équipe a toujours bien travaillé et nous méritions ces résultats. Je me sens de mieux en mieux et je suis presque prêt pour le Tour de France. J'ai encore deux semaines pour m'y préparer."
L'opposition n'y était pas spécialement relevée, mais, avec Diego Ulissi, deuxième, l'UAE Team Emirates a encore placé deux autres coureurs dans le top-10, Rafal Majka et Jan Polanc, sur lesquels Pogacar sait qu'il pourra, comme sur tous ses autres équipiers, compter sur les routes de France dans les prochaines semaines.
Si pour Primoz Roglic, c'est surtout la fin du Tour qui va être déterminante ("les étapes clés seront dans la dernière semaine, celles finissant au Portet, à Luz Ardiden puis le dernier chrono", assure le coureur de Jumbo), Pogacar, lui pointe le danger de la première semaine.
"Les deux premières étapes en Bretagne vont être un peu stressantes", dit le vainqueur sortant de la Grande Boucle. "Il y a aussi un contre-la-montre qui arrive très vite, qui je pense va me convenir même s'il est assez plat. Ça va être une première semaine excitante, d'autant qu'il pourrait y avoir des étapes venteuses, il faudra se méfier."
Pourtant, le jeune Slovène sait mieux que quiconque qu'un Tour de France n'est joué que sur les Champs Elysées et qu'il peut se perdre chaque jour, pendant les trois semaines qu'il dure.
"Le parcours général est moins taillé pour moi que le précédant", affirme encore Tadej Pogacar. "J'aurais préféré plus d'arrivées en altitude. Là, il n'y en aura que trois mais cela reste un parcours très intéressant. On ne va passer que deux jours dans les Alpes, mais il y a des montées très dures, en peu de kilomètres, dans des endroits de légende, avec près de 4500m de dénivelé positif. On finira par les Pyrénées que j'aime ; c'est aussi là que j'ai gagné mon Tour. J'espère m'y montrer à nouveau à mon avantage. L'étape d'Andorre est particulièrement difficile. J'avais gagné cette étape en 2019, sur la Vuelta. Mais finalement, c'est encore possible que tout se joue dans le dernier chrono, même s'il sera plus plat et moins technique qu'à la Planche des Belles Filles."