14 des 20 meilleures audiences TV de l'année écoulée vont au foot, "mais attention, l'écart se creuse entre les grandes compétitions et les autres"
La saison 2022-23 a vu le foot rester maître des audiences télévisées. Mais il y a foot et foot et tout n'est pas une assurance de succès.
- Publié le 13-08-2023 à 11h35
Une saison de football s'est terminée il y a quelques semaines et une autre démarre déjà. Avec, comme toujours, son lot de matchs retransmis sur les écrans de télévisions, mais aussi de smartphones et autre tablettes. Le football fait-il toujours recette, à cet égard? La réponse est oui, avec un "mais" après la virgule. Explications.
1. Au Sud du pays, toujours des records d'audience
Quatorze des vingt meilleures audiences tous genres et tranches horaires confondus calculées par le CIM entre juillet 2022 et juillet 2023, pour la partie francophone du pays, ont été réalisées par des matchs de football. Une majorité qui reste écrasante et qui s'explique en bonne partie par la Coupe du monde de football. Les cinq meilleures audiences de la saison (télévision et "online") ont été trustées par le tournoi qatari, même si ses audiences ont été moins bonnes dans l'ensemble. La RTBF a réussi à avoir trois programmes supérieurs au million de téléspectateurs... pour les trois seules rencontres des Diables rouges dans le tournoi.

La finale a atteint un bon score sur La Une (969 000), mais nombre de téléspectateurs francophones l'ont regardé sur TF1 (267 000), la chaîne "maison" des Bleus.
Aucun autre événement n'a approché le cap symbolique du million, même de loin, puisque le premier programme non-footballistique présent au classement, le 19h de RTL du 21 mars, a attiré 656 000 téléspectateurs de moyenne (tous les chiffres évoqués sont des moyennes d'audience d'un programme). Le football reste un programme qui réunit le téléspectateur plus que n'importe quel autre devant les écrans, surtout à l'heure des plateformes et autres fournisseurs de contenus concurrents aux chaînes "classiques". "Contrairement aux autres produits de TV, le sport doit être absolument consommé en direct", souligne Pierre Maes, spécialiste du sport et des médias et notamment auteur du livre "Le business des droits TV du foot" (éd. FYP).
La RTBF est comme une junkie dépendante des Diables rouges
"Les chaînes en clair qui sont toutes en perdition depuis 20 ans jouent quasiment leur existence sur le sport. Si on enlève les Diables rouges de la TV, que reste-t-il comme programme susceptible d'attirer des audiences proches du million?" Rien. "Le marché flamand, lui, est plus dynamique en termes de production propre, ce qui est une exception au niveau européen, alors que la RTBF est devenue une junkie dépendante des Diables rouges." Il n'y avait d'ailleurs que cinq programmes footballistiques dans le top 20 flamand de 2022, d'après le CIM toujours. Et le vainqueur absolu de l'année était le programme 100% VTM "Masked Singer", avec 1,6 million de téléspectateurs de moyenne.
70 des 100 meilleures audiences belges francophones de l'histoire sont pour le ballon rond
"Mais pour les chaînes, proposer du football est devenu une priorité absolue", insiste Pierre Maes. Et septante des 100 meilleures audiences francophones belges de tous les temps concernent du football.
2. Un fossé qui se creuse entre les compétitions
Si le foot reste le roi du jeu côté francophone, il y a lieu de nuancer. "Il ne s'agit pas d'un ensemble homogène", précise Pierre Maes. "Un fossé se creuse entre les compétitions que l'on pourrait appeler "premium" et les autres, et il va s'agrandir." Il n'y a d'ailleurs aucun autre événement footballistique que la Coupe du monde ou les Diables rouges dans le Top 100 de la saison 2022-23.

La finale de la Nations League, disputée en mai, a même été un flop; Croatie-Espagne ne rassemblant que 162 000 téléspectateurs de moyenne devant RTL. Les montants déboursés par la chaîne privée sont sans rapport avec ceux nécessaires pour avoir le Mondial, mais la sauce de cet "Euro bis" ne prend pas. La première finale, Portugal-Pays-Bas, en 2019, avait fait mieux (232 000). Seule l'affiche Espagne-France lorsque les Diables étaient impliqués dans le "Final Four" en 2021 avait réalisé un beau score (445 000).
L'objectif est aussi d'occuper le calendrier, même si les audiences ne sont pas une réussite
L'UEFA va-t-elle pour autant changer d'approche? Pierre Maes n'est pas convaincu: "Ce n'est pas une réussite en termes d'audiences, mais cela occupe le calendrier. Ces rencontres ont permis à l'UEFA de remplacer les matchs amicaux et centraliser tous ces droits, ce qui augmente son pouvoir et son influence. Donc je l'imagine bien continuer à l'organiser. On voit que la FIFA tente depuis des années de faire quelque chose d'ambitieux au niveau des clubs et a enfin réussi à organiser une Coupe du monde la saison prochaine. Mais il aura fallu du temps." C'est aussi un des enjeux de la fameuse Superleague: où "caser" ses rencontres, si elle voit le jour?

La bataille du calendrier
Le calendrier foot est rempli et les places sont chères, au point d'en arriver à un raisonnement par l'absurde: on continue non pas parce que cela a du succès, mais pour ne pas laisser la place à un autre acteur. "Oui, car le cœur de la bataille est d'occuper le calendrier", poursuit l'analyste. "Si l'UEFA a réussi à squatter une partie du calendrier avec la Ligue des nations, elle ne va surtout pas bouger. Et puis il faut laisser encore un peu de temps. On s'était posé des questions avec la Ligue Europa, mais on peut dire maintenant que, pour une ligue B, ça ressemble à quelque chose." Même si ses résultats restent loin de la Ligue des champions, évidemment: si Manchester City - Inter Milan a attiré 395 000 spectateurs en moyenne sur RTL - loin des 510 000 de PSG - Bayern à l'été 2020 -, la finale Séville-AS Roma d'Europa League n'a fait que 177 000 curieux.

"Les gens vont continuer à se désintéresser de certains programmes au fur et à mesure que la guerre de l'attention prend de l'ampleur. Ils vont remplacer cela par d'autres choses plus excitantes. Il n'y aura pas beaucoup d'élus, au final." Mais les grands rendez-vous de foot restent au sommet, c'est certain. La TV attire-t-elle toujours autant? C'est une autre question. "Sans doute que la TV perd de la vitesse. La grande question, c'est moins l'appareil que les générations. On dit que les jeunes d'aujourd'hui ne sont plus capables de regarder un match en entier, mais je n'ai jamais vu d'étude sérieuse à ce sujet."
3. Le paysage belge
Au sein des compétitions belgo-belges aussi, il y a un grand écart. Là où le CIM avait mesuré 115 000 téléspectateurs, côté francophone, pour Standard-Anderlecht en février, ce qui est un beau score pour une chaîne payante comme Eleven Sports, beaucoup d'autres matchs de Jupiler Pro League affichent des chiffres très très confidentiels, inférieurs à 10 000, parfois.
Et que dire de la deuxième division, prévue dans le contrat proposé par la Ligue aux diffuseurs, mais qui coûte plus cher à produire qu'elle ne rapporte? "Ce type de production doit trouver une visibilité plus grande, pour du public probablement plus local", estimait récemment Massimo D'Amario d'Eleven dans l'interview qu'il nous avait accordé. "Pour le prochain appel d'offres, la Ligue devra peut-être se poser cette question: cela doit-il encore être un produit de télévision payante?"
4. Et les autres sports?
Le cyclisme a beau être une religion en Belgique, la meilleure audience du tout récent Tour de France reste en-dessous des 350 000 téléspectateurs au Sud du pays (avec un beau 33% de parts de marché), loin des 754 000 enregistrés côté flamand. Liège-Bastogne-Liège a fait légèrement mieux, avec 379 000 mais la récente course en ligne messieurs des Mondiaux, moins bien: 341 000 de moyenne, seulement. Côté flamand, la grand messe du Ronde a atteint des sommets, avec 1,4 million de téléspectateurs, nettement plus que l'amical des Diables rouges en Allemagne quelques jours plus tôt (839 000). Le cyclisme se classe cinq fois dans le Top 100 flamand 2022, d'ailleurs, mais est absent côté francophone.
On l'a compris, aucun autre sport que le foot ne trouve de place dans notre Top 100. Le ballon rond reste le roi de l'écran rectangulaire aussi.