"J'ai honte de vous dire quelle bière je bois…": Rudi Garcia se dévoile comme rarement en répondant aux questions surprises de ses amis
Confronté aux questions de proches, de confrères et de collègues, le sélectionneur des Diables, Rudi Garcia, s'est livré de façon plus intime avant de s'envoler pour la Coupe du monde. Il a parlé de sa fille Sofia, d'Eden Hazard, d'amis humoristes et même des gaufres de Liège.

- Publié le 06-06-2026 à 06h00
- Mis à jour le 06-06-2026 à 11h15

"C'était très chouette votre formule, je n'ai pas vu le temps passer."
La demi-heure prévue avec Rudi Garcia s'est transformée en une heure et quelques arrêts de jeu dans la salle des légendes du centre national de Tubize. Le sélectionneur des Diables a aimé qu'on laisse, exceptionnellement, la responsabilité à des questions à d'autres.
Face à lui : un grand bol avec quatorze petits papiers. Quatorze questions posées par ses proches, ses confrères ou ses anciens joueurs. Avec une liberté éditoriale totale, ce qui a emmené Garcia sur des terrains parfois inattendus. Une manière d'un peu mieux connaître le onzième entraîneur à diriger la Belgique en Coupe du monde, juste avant le départ pour les États-Unis. "J'y vais ? Je pêche et je lis ? J'ai l'impression de faire le tirage de la Champions League."
Avec Eden, Leekens était le méchant flic et moi le gentil.
Georges Leekens : "Comment gériez-vous Eden Hazard à 18 ans ?"
"Oh Georges Leekens ! Il est venu tourner une petite vidéo à la fédération et il m'a rappelé notre première conversation au téléphone. J'étais à Lille et lui sélectionneur des Diables. On a parlé d'Eden et on n'était pas d'accord. Georges trouvait que je devais être plus sévère avec lui. Il était le méchant flic et moi le bon (rires). Mais je ne l'ai pas trop mal géré Eden quand même puisqu'on a fait le doublé en 2011.
Eden, je l'avais vu pour la première fois à 16 ans dans le bureau de Jean-Michel Vandamme, le responsable du centre de formation. Il était là avec cinq autres jeunes et on leur avait promis qu'ils iraient en stage avec l'équipe A. Je venais de signer au LOSC et j'ai vite compris qu'Eden était très talentueux, avec sa technique à pleine vitesse. C'était sa grande force. Mais il fallait encore lui apprendre que le foot, ce n'était pas qu'avec le ballon. Je trouve qu'Eden était facile à gérer. Contrairement à ce qu'on pouvait dire, il s'entraînait bien. Il fallait juste mettre de la compétition dans les exercices. On a souvent parlé de son caractère, mais c'est ce qui lui a permis de briller autant. Il a passé chaque étape avec facilité, sans pression. L'enjeu d'un match ne le stressait pas."
Radja Nainggolan : "On a fini deux fois deuxième avec Rome, vas-tu offrir la première place à la Belgique ?"
"On a fini deux fois deuxième avec Radja et on était en tête en octobre lors de la troisième saison avant qu'on ne me limoge en janvier. Quel joueur il était ! Il savait tout faire et jouait presque comme s'il était dans la cour d'école. Il était arrivé à Rome pour remplacer Strootman, blessé. Il aurait pu faire une encore plus belle carrière s'il avait vécu comme un pro. Si je savais qu'il fumait ? Évidemment (rires). À Rome, on avait même vu arriver d'Angleterre un gardien qui fumait dans les vestiaires et qui s'était fait reprendre de volée par son coach (NdlR : Szczesny avec Wenger à Arsenal). Avec moi, les joueurs font ce qu'ils veulent en dehors, tant qu'ils performent sur le terrain.
Pour répondre à la question de Radja, je dirais qu'on n'est pas programmé pour la première place au Mondial avec la Belgique. Il y a des équipes beaucoup plus fortes que nous. L'Espagne, L'Argentine, la France, peut-être le Brésil et l'Angleterre. Mais c'est parfois mieux d'arriver caché. On peut rêver, mais si on ne va pas au bout, ce sera logique."
Baptiste Lecaplain : "À défaut de réconcilier la Belgique et la France, peux-tu recommander de bons humoristes belges et français ?"
"Ah c'est marrant de voir Baptiste. C'est un humoriste renommé et un ami. Je l'ai rencontré avec ses comparses Jérémy Ferrari et Arnaud Tsamère. Ils adorent le foot, le contact a été facile et on est devenu potes. Ils sont devenus belges et ils sont derrière moi pour cette Coupe du monde. Quand j'entraînais Lille, j'ai vu beaucoup de spectacles d'humoristes grâce à l'un de mes meilleurs amis, Guy Marseguerra qui est producteur de spectacles. Donner des recommandations d'humoristes, c'est difficile mais on en a de très bons des deux côtés de la frontière. J'aurais aimé organiser un teambuliding avec des comiques francophones et néerlandophones. On a tenté au Comedy Club Fritch à Bruxelles, mais ça n'a pas été possible malheureusement."
Je suis devenu pote avec Jérémy Ferrari, Arnaud Tsamère et Baptiste Lecaplain.
Bafé Gomis : Tu es passionné de tactique et d'entraînements créatifs, comment gères-tu le passage au foot de nations où il est plus difficile d'imprimer son style ?
"Bafé, c'est quelqu'un d'important. Il a été mon capitaine à l'OM. Je pense que si j'avais réussi à le garder, j'aurais gagné l'Europa League. Un super pro, un des meilleurs avants-centres que j'ai connus et un type d'une classe incroyable.
Bafé a raison avec sa question. J'ai mes principes de jeu, on les travaille à chaque rassemblement et je les rappelle dès que je peux. Mais c'est surtout la qualité du groupe qui permet d'écrire de belles histoires. J'avais réussi à le faire à Marseille avec la finale de la Ligue Europa, à Lille avec le doublé et à Lyon avec une demi-finale de Champions League. Sans un groupe qui fait tout pour bien vivre ensemble, tu ne peux faire de bons résultats. Au Mondial, on va être ensemble à un endroit pendant très longtemps, ce sera une découverte pour moi. On a posé beaucoup de questions aux joueurs, aux dirigeants et aux membres du staff qui ont déjà vécu des Coupes du monde. On voulait savoir ce qu'il était bien de faire et bien de ne pas faire. On veut lutter contre l'ennui. On ne compte pas vivre dans un bunker."

Andoni Zubizarreta : "Alors, comment va ton espagnol ?"
"Andoni ! Mon directeur sportif quand j'étais à l'OM et un gardien de légende en Espagne. Je suis d'origine espagnole, trois quarts de mes grands-parents sont nés en Andalousie et j'y ai encore de la famille. Avant d'aller entraîner en Italie, mon espagnol était plus que correct, voire très bon. À Marseille, je pouvais continuer à le pratiquer avec Andoni. Mais depuis, c'est plus compliqué. Je suis retourné à Naples et mon épouse (NdlR : la journaliste Francesca Brienza) est italienne. Ça fait douze ans qu'à la maison, on parle moitié français, moitié italien. Ma petite Sofia (3 ans) parle déjà les deux langues. Elle est incroyable. Quand je lui pose une question en italien, elle me répond en français comme elle sait que je suis français. C'est déjà un livre cette petite, elle est très marrante.
La priorité, ce serait d'apprendre le néerlandais. Je ne prends pas de leçon mais je demande qu'on m'apprenne des mots et des expressions. Parler est difficile mais j'aimerais un peu le comprendre. Avec tout ça, mon espagnol est de moins en moins bon. Avec Matias Fernandez-Pardo, on parle français, mais j'ai rencontré son papa espagnol. Il ne voulait pas lui mettre la pression et lui laisser le choix."
Ma petite Sofia n'a que 3 ans, mais elle est déjà un livre qui parle deux langues.
Rudi Garcia : "Es-tu heureux en Belgique depuis 18 mois ?"
"Je dois me poser une question ? C'était pour ne pas avoir treize questions mais quatorze par superstition ? C'est une jolie attention (sourire). J'aimerais qu'on me demande si je suis heureux en Belgique depuis dix-huit mois. La réponse est oui. Je m'entends bien avec les gens de la fédération. On forme une bonne équipe avec la direction. La prolongation de contrat de Vincent (Mannaert) est une très bonne décision. C'est important car je crois que les joueurs sentent s'il y a une unité. Je suis aussi content des joueurs. J'ai un bon groupe avec des gars heureux de venir en sélection. Ça crée une bonne base pour le Mondial. Il faudra aussi apprendre à se faire mal. Je ne veux pas qu'on ne soit qu'une équipe qui joue bien. On doit aussi pouvoir aller au combat."
Vincent Mannaert : "Paul Seixas peut-il égaler le palmarès de ton idole, Eddy Merckx ?"
"Il a du boulot pour l'égaler, le pauvre ! Je suis un passionné de cyclisme et je suis dans le bon pays pour vivre cette passion. Vous avez toujours eu grands champions, mais il se pourrait que la France puisse compter sur un cycliste de grande, grande qualité. Tout le monde attend sa confrontation avec Pogacar au Tour. À Liège-Bastogne-Liège, il a bien tenu le choc, mais je trouve que le Tour arrive trop tôt pour Seixas. Il ne faut pas se laisser embarquer par l'euphorie. Il faut le laisser grandir et planifier son début de carrière.
Je vais tenter de suivre un peu le Tour depuis les États-Unis. Mais ce sera moins que d'habitude. Mes premiers émois, c'est Van Impe, Zoetemelk… Mon prénom vient de Rudi Altig qui avait gagné le Tour des Flandres l'année de ma naissance. J'ai reçu son maillot dédicacé, c'était un beau clin d'œil pour mon papa. Mais mon idole d'enfance, c'est Eddy Merckx. Grâce à Vincent (Mannaert), j'ai pu le rencontrer. Je suis redevenu un petit garçon qui voit le Père Noël. Eddy est un champion exceptionnel qu'on ne retrouvera plus. Ils n'avaient pas le matériel d'aujourd'hui. Avec Eddy, on a beaucoup parlé de foot. J'étais épaté par sa connaissance. Il sait tout. On a aussi parlé un peu de Seixas et lui aussi l'apprécie."
J'aimerais un docu Netflix comme Domenech mais parce qu'on a gagné le Mondial.
Raymond Domenech : "Où la pression est-elle la plus forte, en Belgique ou à l'OM ?"
"Oh, une question de Raymond Domenech ! C'est génial ça. C'est sympa de sa part parce qu'il vit une période un peu compliquée avec le documentaire Netflix. Je l'ai regardé et c'était intéressant par rapport à la gestion médiatique. Enfin, c'est surtout Pierre (Cornez) et David (Steegen) du service communication qui doivent regarder. Ils ont un guide de tout ce qu'il ne faut pas faire (rires).
Pour répondre à la question de Raymond, que j'ai connu comme prof quand je passais mes diplômes d'entraîneur en France, j'ai eu la chance de faire des clubs latins, Marseille, Rome et Naples. C'était parfois chaud. Ici, c'est plus calme en Belgique, mais on se met la pression nous-mêmes. On a envie d'être bon. J'espère qu'on fera un jour un docu Netflix sur la Belgique à la Coupe du monde 2026. Parce qu'on l'a gagnée (sourire)."
Christian Jeanpierre : "En 2022 au Qatar, Messi prenait sa tisane dans le même lit chaque jour. Cet été, l'équipe la plus baroudeuse n'aura-t-elle pas un avantage ? La Belgique peut-elle barouder ?
"Christian est un grand professionnel dans le journalisme. On a commenté ensemble la Coupe du monde 2018 sur TF1 et c'était un grand moment. On est resté ami. Christian pose une bonne question. Il faudra être capable de voyager, même si j'espère qu'on ne voyagera pas trop jusqu'aux huitièmes de finale. Ça signifierait qu'on a fini premier du groupe et qu'on reste donc à Seattle. Mais après, je veux bien barouder à Kansas City, à Los Angeles et à New York (NdlR : où se jouera la finale le 19 juillet) à la fin du séjour. On veut aller loin. Il faut avoir confiance dans ce groupe de joueurs."
Gianni Bruno : "Eden Hazard ou Cristiano Ronaldo ?"
"Ah l'enfoiré (rires). Sentimentalement, je prends Eden. Il fait partie des plus grands joueurs de l'histoire du foot, mais il était dans la période Messi-Ronaldo. C'était compliqué de les concurrencer, ils étaient hors concours en termes de stats et de durée. Cristiano est encore international et il va atteindre les 1 000 buts. Je l'ai eu sous mes ordres à Al Nassr en Arabie saoudite. S'il était belge, je l'aurais repris aussi. Il n'aurait pas été de trop (sourire). C'est un immense bosseur, mais je n'envie pas sa vie. Il ne peut pas faire grand-chose, de tout privatiser quand il sort, avec de la sécurité. Ce n'est pas simple tous les jours."
Ronaldo ne peut pas faire grand-chose dans sa vie, il doit toujours tout privatiser.
Philippe Desmet : "Aimes-tu encore autant la Leffe qu'à l'époque où tu venais les boire à Courtrai ?"
"Voilà mon Flupke ! Mais non, il se trompe, je n'aimais pas la Leffe. J'aimais les wafel (sic). Quand on jouait à Lille, Philippe m'a un jour emmené en Belgique en me disant qu'il allait me faire goûter un truc que je ne connaissais pas : des wafels. Ben oui, des gaufres. Mais j'ai compris que les gaufres belges sont les meilleures. J'aime les liégeoises. Dès que je vais voir des matchs en Pro League ou à l'aéroport, j'ai du mal à résister quand je sens la gaufre de Liège toute chaude.
Je bois très peu par contre. J'ai appris à aimer le vin quand j'entraînais Dijon. La bière, juste la blanche aux agrumes. J'ai honte de dire ça en Belgique. Ce n'est pas la vraie bière pour vous. Vos brunes si fortes, je ne sais pas comment vous faites. Philippe m'a fait visiter la Belgique, notamment Knokke. Il a dit que je séduisais les filles avec mon accent français ? C'est la légende ça. Si seulement c'était vrai (rires)."
Paul Van Himst : "En 1994 aux USA, j'ai parfois eu du mal à garder une bonne ambiance entre les joueurs, comment allez-vous faire ?"
"C'est une excellente question. Paul a raison, c'est la base. Aux joueurs de montrer que je ne me suis pas trompé en les prenant. J'ai créé ce groupe avant tout pour sa qualité sportive mais aussi pour sa qualité humaine. J'espère que ceux qui joueront peu ou pas du tout seront les premiers supporters des titulaires. En 1998, Blanc joue tout mais prend une rouge en demi-finale. Qui doit disputer la finale ? Leboeuf qui n'avait pas encore joué et qui est devenu champion du monde. Ceux qui ne vont pas démarrer seront peut-être impliqués par la suite, de façon importante.
Tiens, il avait eu quel problème en 94, Paul ? Les jeux de cartes pour de l'argent ? Je vois bien. On peut jouer aux cartes avec moi mais pas avec des grosses sommes. Ils peuvent mettre des centimes mais pas plus."
Claude Fichaux : "Quelles doivent être les qualités d'un bon adjoint ?"
"Mon fidèle assistant. Les qualités de Claude résument parfaitement ce que j'aime. Je ne suis pas toujours facile à supporter, mais mon staff est intelligent. Mes adjoints savent anticiper et ne disent pas oui à tout. J'aime avoir leur point de vue. Je ne suis rien sans eux. Ils me règlent plein de choses sans que je ne le sache même. Stéphane (Jobart) gère les vidéos individuelles des joueurs et les coups de pied arrêtés. Christophe (Prudhon) s'occupe de la partie analyse vidéo. Guy (Martens) travaille avec nos excellents gardiens. Et Claude (Fichaux) gère les stats et l'organisation.
Claude, c'est un formateur et il a l'œil avec les jeunes. Origi à Lille, il m'a dit de bien le regarder. Il marque à son premier match avec nous et il part finalement à la Coupe du monde. Un peu comme Fernandez-Pardo, j'espère que l'histoire va se répéter. Même si ça me rappelle aussi les coups de fil cruels que j'ai dû passer. Quand j'ai téléphoné à Openda et Sels, ça reste les deux appels les plus difficiles de ma carrière. Loïs m'a répondu : 'Je comprends coach, je vous souhaite une bonne Coupe du monde'. La grande classe."
Au téléphone, Openda m'a dit: 'Je comprends coach, je vous souhaite un bon Mondial'. La grande classe.
Georges Grün : "Guy Thys avait une patte de lapin, et vous ?"
"On m'a en effet raconté que Guy Thys emmenait une patte de lapin avec lui. Mon porte-bonheur, c'est ma famille. Je ne suis pas superstitieux. Je crois juste aux routines vertueuses. Mes entraînements sont toujours différents sauf à la veille du match. Pour retrouver des certitudes, des repères. Je veille aussi à reprendre les mêmes hôtels si on a gagné. Ce n'est pas pour moi mais pour mes joueurs qui sont superstitieux. Pour les mettre dans un contexte positif. J'avais rencontré Georges à Atlanta en mars quand il était venu avec sa famille. Un super mec."