L'histoire particulière de Denys Bunchukov, un réfugié de guerre.... sans contrat à Seraing: "1100 € par mois, c'est assez pour vivre"
L'Ukrainien Denys Bunchukov, réfugié de guerre, joue à Seraing… sans contrat.
- Publié le 27-08-2022 à 08h54
- Mis à jour le 28-08-2022 à 21h04

Sa situation est certainement unique dans la légende de notre compétition mais lui ne s'en tracasse pas. Denys Bunchukov s'est assis sur le banc des réservistes de Seraing lors des deux dernières journées de championnat… alors qu'il n'y a jamais signé le moindre contrat professionnel. Il est simplement affilié au cercle sérésien, un peu comme le ferait un parent pour inciter son fils de cinq ans à taper dans un ballon. Un cas ubuesque qui nécessite d'être éclairé par le récit de l'histoire de ce sympathique médian ukrainien.
Pour cela, il faut remonter trois années en arrière. À seize ans, Denys Bunchukov quitte l'Ukraine pour participer à un stage de cinq jours en Angleterre. Quatre entraînements et une rencontre amicale doivent lui permettre de se mettre en valeur devant des recruteurs venus de tout le pays. "L'entraîneur d'un collège m'a dit que mon jeu lui plaisait. Je l'ai donc rejoint pour poursuivre ma formation et passer mon diplôme, ce qui était très important aux yeux de mon père. J'étais jeune mais je m'entraînais déjà tous les jours avec des mecs de 19 ans. Les séances étaient très intenses, avec notamment beaucoup de courses."
Après deux années intenses, des problèmes administratifs l'empêchent de rêver d'un transfert dans un club local. Ce voyage lui permet quand même de rencontrer Xavier Daminet. Ce recruteur travaille pour la Fédération belge et est chargé de suivre les jeunes talents en Angleterre. Lorsqu'il voit jouer Denys Bunchukov pour la première fois, il est convaincu de sa capacité à réussir au plus haut niveau. Il contacte Éric Depireux pour qu'il lui trouve un club en Belgique. "Je voulais d'abord le voir à l'œuvre. Il a donc disputé un match amical avec Dison et… j'ai été séduit en quelques minutes", se souvient l'agent liégeois.
L'été dernier, le préparateur physique Khalid Zinbi s'occupe de le maintenir en forme pour qu'il brille lors des différents tests qui figurent à son programme. Eupen, Visé et l'Union décident de ne pas lui offrir de contrat, malgré le rapport positif rendu par Sébastien Pocognoli chez les jeunes saint-gillois.
En octobre dernier, il reçoit l'opportunité de s'entraîner durant un mois au Standard. Il y laisse une bonne impression. Malheureusement, Denys Bunchukov manque de rythme, lui qui n'a plus disputé le moindre match de compétition depuis près de trois ans. Les Liégeois hésitent mais renoncent finalement à conclure le dossier. "J'étais déçu. Je suis rentré chez moi, en Ukraine. Pendant trois mois, j'ai repris le travail avec une seule obsession : réussir mon prochain test. J'étais certain d'avoir le niveau pour jouer dans votre championnat."
Cette confiance fait la différence. En février, il atterrit à Seraing. À première vue, son cas semble encore compliqué : il affronte des jeunes morts de faim alors que son jeu est davantage basé sur la réflexion et la construction. Le club hésite mais Philippe Dallemagne, directeur technique de l'école des jeunes, et Grégory Proment, alors entraîneur des U23, décèlent le potentiel d'un joueur intéressant techniquement, doté d'une bonne vision du jeu et particulièrement à l'aise à la distribution.
Entretemps, Vladimir Poutine décide d'envahir l'Ukraine. Denys Bunchukov ne peut plus rentrer chez lui, sous peine de devoir y prendre les armes pour lutter contre l'armée russe. "Mon père occupe un poste important pour le gouvernement. Il n'a donc pas dû prendre les armes. Ma famille est en sécurité mais on ne sait jamais ce qui peut se passer… Je n'ai pas envie d'y réfléchir. Je n'ai jamais pensé à rentrer au pays. Je peux y aller mais on ne me laisserait pas repartir. J'irai en Ukraine une fois la guerre terminée, mais je ne sais pas quand ce sera…"
Éric Depireux se charge des (longues) démarches administratives pour lui obtenir le statut de réfugié de guerre. Deux mois sont nécessaires pour recevoir un visa d'une année et l'aide offerte par l'État : 1 100 euros par mois. Seraing ne doit pas lui offrir le moindre salaire, et donc le moindre contrat. "Toutes ces histoires, c'est du bullshit pour moi, ça ne m'intéresse pas. Je veux remercier la Belgique pour l'aide qu'elle m'apporte. Ces 1 100 euros me suffisent amplement pour payer mon loyer et ma nourriture. Je ne dois pas demander d'aide financière à mes parents et cela constitue ma plus grande fierté. J'aimerais bien sûr gagner plus d'argent mais ce n'est pas un problème pour le moment. Si je suis meilleur que les autres, l'argent viendra tout seul."
Pourtant, Denys Bunchukov doit faire face à des conditions peu habituelles pour convaincre Seraing. Dans un premier temps, il séjourne chez Éric Depireux, à Tilff. Pour se rendre à l'entraînement, il prend deux bus… ou emprunte un vélo pour effectuer les quinze kilomètres vallonnés qui l'éloignent du Pairay. Cette situation ne le décourage nullement tant son envie de réussir est importante. "J'avais déjà vécu loin de ma famille lorsque j'étais en Angleterre. Vivre seul en Belgique n'était donc pas difficile. Plus jeune, j'aurais pu rester au Dynamo Kiev, où j'ai été formé, mais je n'avais pas envie de jouer dans le championnat ukrainien. Je ne le sentais pas, j'avais besoin d'un challenge. Si j'étais resté en Ukraine, je me serais installé dans ma zone de confort et cela m'aurait empêché d'atteindre mes objectifs. J'aurais aussi pris quelques kilos à cause des bons plats de ma maman (rire)."
Il s'installe par la suite dans le centre de Liège. "C'est plus pratique. Je n'ai qu'un bus à prendre pour aller à l'entraînement", décrit celui qui se rend encore aujourd'hui au stade en transports en commun.
Son quotidien est assez simple : entraînements, retour à la maison pour suivre l'actualité ukrainienne, contacts téléphoniques avec sa famille et, éventuellement, jogging de dix ou quinze kilomètres dans le centre-ville. Ce quotidien tranche avec la vitesse à laquelle il séduit le staff technique. "Initialement, mon objectif était de jouer une saison avec les U23; je ne m'attendais pas à participer aux entraînements de l'équipe première. Ce fut une heureuse surprise. Je sais que je dois être encore meilleur pour me faire une place. Je ne sais pas si j'en suis capable immédiatement; l'idéal serait peut-être d'enchaîner les rencontres avec les U23 pour que je retrouve du rythme et de la confiance."
Ses accomplissements en Belgique sont déjà exceptionnels. Il passe de 78 à 72 kilos, tout en gagnant du muscle, et présente davantage le profil d'un footballeur professionnel qu'à ses débuts. "Je suis convaincu qu'aujourd'hui, il réussirait son test au Standard et jouerait avec les U23 en D1B", appuie Éric Depireux.
Figurer dans la sélection sans avoir signé le moindre contrat et avec le statut d'extracommunautaire démontre déjà qu'il a bien le niveau pour l'élite belge. Une évolution qui le rapproche de son rêve : porter les couleurs de Tottenham. "Il faut toujours vouloir aller plus haut. Si on n'avance pas, on meurt. Avant de penser à tout cela, je me concentre uniquement sur Seraing. Je remercie le club de me donner une chance et José Jeunechamps de m'apprendre mon métier tous les jours. J'en suis très heureux ! Côtoyer un joueur comme Christophe (Lepoint) est aussi bénéfique pour un jeune comme moi."