Faris Haroun: "Le foot, c'est une bonne école de vie"
Faris Haroun, à trente ans, ne pense pas encore à ce qu'il fera quand il arrêtera de jouer au foot. mais le joueur du Cercle a des idées bien arrêtées et pertinentes sur la formation et certaines dérives.
- Publié le 13-03-2016 à 11h39

Faris Haroun, à trente ans, ne pense pas encore à ce qu'il fera quand il arrêtera de jouer au foot. mais le joueur du Cercle a des idées bien arrêtées et pertinentes sur la formation et certaines dérives.
Alors que des ouvriers s'affairent sur les terrains d'entraînement, que des spots puissants dardent leurs rayons sur la pelouse principale du Jan Breydel Stadion, les joueurs du Cercle, après un entraînement matinal humide, ont trouvé refuge au club-house des joueurs. Où, une télévision diffuse en boucle les résumés des matches de Premier League du week-end. Faris Haroun, tout en devisant, jette de temps en temps un œil sur l'écran dans notre dos. Leicester, Watford, Bournemouth, Sunderland ou Chelsea, le trentenaire les a défiés en championnat ou en Cup pendant les trois années qu'il a passées de l'autre côté de la Manche (deux ans à Middlesbrough entre 2011 et 2013 et un an, en prêt, à Blackpool). De la Championship, à la D2 belge, il n'y eut que deux pas. Le premier quand il a rejoint le Cercle en D1 et le deuxième quand ces quelques mois passés en Belgique ont viré au cauchemar avec des playoffs 3 perdus.
Faris, c'est curieux de vous retrouver en D2...
"Ce n'était pas prévu à la base. Je suis venu il y a un peu plus d'un an pour sauver le club (NdlR : en novembre 2014). Il y a eu les circonstances. Après sept-huit matches, je me suis blessé. J'étais out cinq semaines au moment crucial. Je suis revenu juste pour les playoffs à 50 % de mes capacités."
Vous vous sentiez redevable ?
"Oui. Le club, même en sachant qu'il allait descendre, a levé on option. C'était important, après deux ans sans trop jouer, de retrouver un peu de stabilité. Je ne voulais pas partir pour partir, en Azerbaïdjan ou en D1 pour lutter pour ne pas descendre. Je devais faire le bon choix. Et ne pas repartir à l'aventure pour me retrouver dans les difficultés."
Quand le club a levé l'option, vous étiez heureux ?
"C'était un signe de confiance. C'était pendant les playoffs 3. J'ai, depuis le début, un très bon contact avec la direction. On a discuté du projet si bien que j'ai signé pour deux ans et demi. L'important, c'est de monter le plus vite possible en D1 avec le Cercle. Personnellement, je veux aussi aller le plus haut possible. Terminons la saison et nous verrons quels sont les objectifs des uns et des autres."
Vous avez trente ans. Vous pensez jouer au foot encore combien de temps ?
"Tant que mon corps le permet. Je me sens très bien. Je n'ai pas raté de match cette saison sauf à cause d'une suspension. On fera le point en fin de saison."
Vous songez déjà à l'après-carrière ?
"Pas encore. Mon père a sa fondation, Friendly Foot, où j'aide parfois. Il organise aussi le Soulier d'Ébène. Il a aussi un magazine Le Nouvel Afrique, qui est vendu dans les kiosques et dans les avions. C'est un truc qu'il va nous léguer plus tard. Je regarde comment ça se passe. J'ai eu la chance d'avoir des parents qui m'ont appris à garder ma tête sur les épaules. Je n'ai pas flambé mon argent. À 35 ans, je n'aurai pas cette pression. Je pourrai regarder une branche qui me plaît."
Vous êtes très proche de votre famille et de votre frère.
"Il joue à Tirlemont. Je suis très famille. J'essaie de voir mes cousins. On joue à des jeux de société, pas à la Playstation. Et je lis aussi des livres des autobiographies, comme celle de Nelson Mandela ou de Denis Wade, le basketteur de Miami."
Deux personnalités qui sont des exemples pour beaucoup de gens. Vous qui avez été Diable Rouge, vous avez conscience de ce devoir d'exemplarité ?
"C'est très important de guider les jeunes. Ils regardent les pros et s'identifient. Si vous ne montrez pas le bon exemple, les jeunes peuvent vous suivre. Que ce soit dans le foot ou dans la vie. Le foot, c'est une bonne école de vie. Montrer que les signes extérieurs de faste comme les grosses bagnoles, les fringues, ce n'est pas l'image qu'il faut donner. Ils vont croire que c'est ça le but. Il y a des trucs bien plus importants que le niveau matériel."
"Vanden borre ? actuellement, on oublie trop souvent le pardon"
Que vous évoque le cas Vanden Borre que vous connaissez bien ? Quand il pète un câble, il donne un mauvais signal.
"Oui. L'encadrement est important. On peut avoir quelques années de carrière et avoir des mots déplacés ou un pétage de plomb. On est humain. Ce n'est pas pour défendre Anthony. Cette situation est dommage car personne n'est gagnant. On peut avoir des mots durs, mais il n'a pas commis de délit. Il y a bien pire dans la vie. C'était déplacé. Le groupe s'est senti offensé, mais qui n'a pas droit de commettre une erreur ? Dans le monde actuel, on oublie trop souvent le pardon. On peut punir quelqu'un mais on peut tourner la page. C'est comme avec les enfants. Un moment, il faut passer l'éponge. Il ne faut pas condamner la personne à vie. Il faut la réinsérer. Même si elle est aussi âgée qu'Anthony, le club doit l'aider. C'est un gâchis de talent. D'autant que c'est un exemple pour les jeunes. Cela montrerait aux jeunes des quartiers qui l'aiment qu'on peut commettre des erreurs et s'en relever. Mais pour l'instant s'il est toujours où il est, c'est une question de fierté chez certaines personnes."
Pardonner peut être pris pour un aveu de faiblesse.
"Oui. Si on lui pardonne, pour certains, c'est comme s'il avait gagné par rapport au groupe. Parfois, il faut mettre tout ça de côté. Il faut condamner certains propos, mais il est aussi important d'aider à le réinsérer dans le groupe. Il n'y aucun message donné par Anderlecht vis-à-vis du monde extérieur. À part : tu fais une erreur et t'es puni à vie. On a trop de fierté pour réintégrer. On veut montrer qu'on est fort. Dans la vie de tous les jours, c'est la même chose. Les jeunes qui viennent d'un quartier où ils ont moins eu la chance d'être bien encadrés sont stéréotypés ou ne sont pas gérés d'une bonne façon. Mon père, avec son association, essaie vraiment d'aider les jeunes. Il y a des stages avec des joueurs pros, beaucoup d'action avec le BX, il entraîne certains jeunes qui n'ont pas les moyens de s'inscrire dans un club."
On oublie souvent de souligner qu'il y a peu d'élus dans le foot.
"Oui, le message est important. 3 % réussissent peut-être à en vivre. Il ne faut pas tout miser sur le foot. Et il faut le dire aux parents. Mon neveu, à neuf ans, joue à Anderlecht, a déjà quatre entraînements par semaine. C'est plus que professionnel. Ils ont des entraînements individuels. Les parents oublient parfois que ces gosses n'ont que neuf ans. Autour du terrain, ils sont traités comme des pros. Dans ce groupe-là, s'il y en a un qui perce, c'est beaucoup. Alors que certains misent déjà tout sur le petit : tu vas être footballeur, tu vas être pro. Et si ça foire, c'est le petit qui est perdu parce que tout a été misé sur le fait qu'il devienne footballeur. Il faut leur expliquer. Mes parents voulaient absolument que j'ai mon diplôme de secondaire. Après, quand je l'ai eu, ils m'ont laissé le choix. Quelques clubs comme Genk, travaillent aussi avec les écoles. Si t'as des mauvais points, tu ne t'entraînes pas. Pour les enfants, le foot doit être un jeu. Beaucoup de gens l'oublient. Tout petits, ils sont obligés de jouer. Ils enlèvent déjà le plaisir. Mon petit neveu, c'est comme des pros, échauffement et tactique. Il n'y a pas de liberté sur le terrain. Tu perds un peu le plaisir. Tout est très stéréotypé. Et à quinze - seize ans souvent, on va chercher des joueurs qui n'ont pas eu les bases dans les clubs pros mais dans des clubs plus bas où ils ont le plaisir de jouer. Ils reçoivent un peu de professionnalisme mais comme ils ont ce petit truc frivole, ils ont un plus par rapport aux autres. Tant que le petit joue, ça va, mais dès qu'il est mis sur le banc, tu vois les trucs autrement, ça les dégoûte et ils arrêtent."
C'était plus facile il y a vingt ans ?
"Moi, j'ai eu la chance d'évoluer chez les jeunes aux RWDM et c'était toujours un jeu. Cela n'a jamais été obligation. J'ai vu le foot comme un plaisir, je ne m'appliquais pas parce qu'il fallait que je devienne pro. J'ai fait top sport et j'ai fait beaucoup de sacrifice mais j'aimais ce que je faisais. À Genk, j'étais dans une famille d'accueil. Dans mon équipe de moins de 19 ans, il n'y en avait que deux qui pouvaient aller en Espoir. Je n'ai jamais eu la peur de pas être repris. Je prenais du plaisir sur le terrain et le reste venait de lui-même. Après, il faut beaucoup de chance. Pas de blessure, un entraîneur qui vous a à la bonne, etc. Je connais beaucoup de joueurs talentueux qui n'ont pas percé. Et pas seulement à cause de la chance mais à cause du facteur mental."
"si l'argent est ta motivation, tu ne vas pas réussir"
Il y a vingt ans, on ne pensait peut-être pas qu'au pognon…
"Oui. Mais en même temps, c'est normal qu'il y ait tant d'argent dans le foot. Ce serait malsain s'il y avait tant de gain par les clubs, tant de gains autour du football et que les joueurs aient un salaire de misère. L'un va avec l'autre. Les droits télé et tout ça. Il y a plus d'argent donc il y a des salaires plus élevés. Pour attirer de meilleurs joueurs, pour avoir plus de spectacle, d'entertainment. Donc il y aura plus de supporters, plus d'argent. Mais il y a aussi des salaires à dormir debout mais quand tu vois l'argent qui rentre dans le club. Mais c'est vrai que c'est malsain car beaucoup de jeunes veulent être footballeurs pour l'argent. Si c'est ta motivation, je ne pense pas que tu vas réussir. Ou alors quand t'as l'argent, tu vas le dilapider. Ils avaient fait une étude en Angleterre comme quoi 80 % des joueurs pros, cinq ans après la fin de leur carrière, n'avaient plus 100.000 euros sur leur compte. En Premier League. C'est une question d'éducation et d'entourage. C'est tentant de dépenser. Tu gagnes 5.000 euros, Wouah! c'est bien mon fils, on va aller acheter ça ou ça. Parce que eux-mêmes n'ont jamais eu autant d'argent. Tu n'auras pas de repères. J'ai vu beaucoup de joueurs qui gagnaient 20-30.000 euros par mois et qui maintenant n'ont plus rien. Ça va vite. Ton train de vie peut être dispendieux. Et quand t'as plus de rentrées et que t'as 10-15.000 euros de frais fixes par mois, ça file vite. Tu ne vas pas tenir longtemps. Il faut sensibiliser les jeunes joueurs en début de carrière. Les agents doivent remplir ce rôle mais souvent ils regardent plus leur intérêt. Et les laissent faire ce qu'ils veulent. Et les petits se brûlent. Quoi qu'il arrive, je vais rester dans le foot, mais je ne sais pas quoi exactement. J'aimerais bien aider des jeunes ou autres."
