JO 2024 – Athlétisme, les confidences de Nafi Thiam : "C'est le titre du courage. Au-delà du résultat, c'est une fierté d'avoir pris ma vie en main"
Nafi Thiam, triple championne olympique de l'heptathlon, évoque les difficultés rencontrées et qui la conduisent aujourd'hui à savourer d'autant plus son nouveau succès.
- Publié le 11-08-2024 à 19h17
- Mis à jour le 12-08-2024 à 16h13

Après une visite à la Maison des Athlètes de Nike, son équipementier, et avant de s'en aller récupérer sa troisième médaille d'or olympique au Stade de France, où elle a regardé quelques épreuves avant de filer vers Bercy pour assister à la finale masculine de basket-ball entre les États-Unis et la France, Nafi Thiam était de passage à la Lotto Belgium House ce samedi après-midi.
Chaleureusement accueillie par ses supporters, la plus grande championne de l'histoire du sport belge s'est confiée dans un long entretien.

Nafi, dans la foulée de votre victoire, vous avez évoqué la difficulté de votre préparation. Faisiez-vous uniquement allusion à l'isolement en Afrique du Sud ?
"Non, se préparer pour les Jeux, c'est toujours dur, peu importe où tu es. C'est même beaucoup moins dur pour moi de me préparer en Afrique du Sud que de me préparer en Belgique parce que c'est le choix que j'ai fait. J'ai suivi ma voie, et à partir de ce moment-là, c'est beaucoup plus facile : tu fais ce que tu fais parce que tu en es convaincue et pas par peur de faire autre chose ou par peur de ce qu'on va penser, de ce qu'on va dire. Outre mon résultat ici, c'est aussi une fierté pour moi d'avoir pris ma carrière et ma vie en main. J'ai fait ces choix en ayant l'espoir d'être ici et de terminer cette compétition à Paris avec la médaille d'or mais surtout aucun regret. J'ai les deux, donc c'est génial."
Il y a encore pas mal de choses sur lesquelles on va travailler, c'est excitant.
Vous allez donc continuer à travailler là-bas ?
"Oui, je ne vais pas encore changer ! C'est chouette le changement mais je pense que j'ai encore beaucoup de choses à apprendre et beaucoup à construire. C'est déjà génial d'être arrivé là où on en est arrivé après deux ans, après un si gros changement, mais il y a encore pas mal de choses sur lesquelles on va travailler, donc c'est excitant."
En quoi avez-vous le plus évolué ?
"En tout ! Par rapport à 2017, année où je fais 7.013 points, j'ai battu tous mes records sauf au javelot qui était vraiment exceptionnel. Et là je reprends confiance, de plus en plus confiance aussi, je relance de plus en plus loin, aussi à l'entraînement. Donc ce n'est pas que je me sens plus forte, je le suis ! Statistiquement c'est un fait. Mais c'est difficile à un tel niveau de tout réunir. À Rio, j'ai battu cinq records personnels et je fais 6.810 points, ici je fais 6.880 points mais avec un niveau de pression et d'attentes qu'on ne réalise pas. La nervosité est une difficulté en plus. Même si ce n'est pas volontaire de mettre autant de pression sur un athlète, c'est un effet qui est tout sauf positif."

Que symbolise votre victoire ici à Paris ?
"C'est la victoire du courage, celui de prendre ma carrière en main, de ne pas avoir peur, de me faire confiance. Je n'ai pas eu peur pendant la compétition, c'est plus la préparation et les décisions qui étaient difficiles à prendre. Et quand je parle de pression, c'est non seulement pendant la compétition mais aussi pendant toute la préparation où tout ce que tu fais est décortiqué, amplifié, alors que ce n'est pas nécessaire. Avant ma qualification olympique à Rome, par exemple, on a fait toute une montagne de ces 6.400 points alors que je pense n'avoir jamais dû arrêter un heptathlon. Et ça rajoute de la pression ! Et puis, il faut toujours tout expliquer, tout justifier alors que des fois, il y a des choses qui ne se justifient pas, ça aussi c'est une difficulté supplémentaire et il faut savoir le gérer."
La pression, les attentes sont nocives pour ton état mental, ça te mange avant même que la compétition ne commence.
Est-ce cette pression qui a fini par vous rattraper les derniers jours précédant la compétition ?
"Oui bien sûr, ce n'est jamais évident de commencer un championnat, surtout avec le prestige des Jeux olympiques et en tant que championne en titre. On me dit que je suis rentrée dans l'histoire, que personne ne l'a jamais fait, mais c'est parce que c'est dur que personne ne l'a jamais fait ! Les gens ne se rendent pas compte à quel point la pression, les attentes sont nocives pour ton état mental et à quel point ça te mange avant même que la compétition ne commence. C'est pour ça que c'est tellement dur à faire !"

Autre moment de stress, il y a eu ce contrôle antidopage à 5 heures du matin. Comment l'avez-vous vécu ?
"C'était plus ch… qu'autre chose ! Quand on a frappé à ma porte, je n'ai d'abord pas réalisé quelle heure il était. La préposée est rentrée dans ma chambre, elle a allumé la lumière et m'a dit contrôle antidopage. J'ai alors tapé du doigt sur mon téléphone pour voir quelle heure il était et j'ai vu 5 h 15. Je me suis dit : 'mais pourquoi ?' Ce n'était vraiment pas nécessaire, je n'ai pas compris…"
Vous donne-t-on une explication quand les contrôleurs viennent aussi tôt ?
"La préposée m'a dit que c'était pour être sûr que les athlètes ne soient pas partis à l'entraînement, mais je ne sais pas qui va s'entraîner à 5 h 15… Fâchée ? Non, ce n'est pas de sa faute à elle. Je suis arrivée la première et au moins je n'ai pas dû faire la file… (sourire) J'ai fait ce qu'il fallait et je suis retournée me coucher. Mais c'est vrai qu'avant la compétition, le sommeil, c'est quand même super important et je ne suis pas une super bonne dormeuse. En plus avec le stress… C'est ça qui m'a embêtée. Je me suis dit que j'aurais quand même bien aimé avoir une bonne nuit."
Concernant votre futur, comment l'imaginez-vous ?
"C'est bizarre, j'aurai bientôt 30 ans et il y a ce cliché par rapport au corps, féminin en particulier, qu'on est périmé au-delà, comme si quelque chose se passait à ce moment-là. Or ma plus grande concurrente ici a 31 ans et Adrianna Sulek, qui a donné vie il y a quelques mois, était aux Jeux et a fait des performances de dingue. Elle est super impressionnante. Donc je pense qu'il faut aussi arrêter avec ces clichés parce qu'au final, tout le monde finit par y croire, y compris les athlètes. Les faits prouvent qu'on peut battre des records personnels ou devenir championne olympique après une maternité. Le corps, il faut surtout réussir à en prendre soin parce que l'hepta, c'est difficile et cela fait longtemps que je suis sur la scène professionnelle, donc ça pèse."

Envisagez-vous de prendre une année sabbatique, ou une année plus light, à l'instar de Nina Derwael après les JO de Tokyo par exemple ?
"Je pense qu'il faut faire ce dont on a besoin, ce qui est le mieux pour soi. Je n'ai pas encore pensé à cela, mais physiquement je me sens bien. Je vais évidemment prendre le temps de bien récupérer de ces Jeux, de bien me soigner, puis on verra. Cette année, je n'ai pas eu de blessure avant d'arriver aux Jeux : à Belek, je n'en revenais pas, je me demandais à quel moment le ciel allait me tomber sur la tête…"
Est-ce qu'on peut préparer un record et ne pas faire des championnats par exemple ?
"Oui, je pense. Mais cela ne t'empêche pas forcément de faire des championnats. Les Mondiaux, c'est tous les deux ans, tu n'as pas forcément envie de les louper. En fait, encore une fois, la difficulté pour quelqu'un avec mon statut va être de gérer les attentes. Même si je dis que je prépare un record, vous allez tous vouloir que je gagne le championnat, vous allez vous dire 'tiens, elle n'a pas performé, c'est bizarre, ça ne va pas trop bien'. Je serai attendue au tournant, il y a les attentes du public, de la presse, des sponsors, etc. C'est plus facile quand personne ne te regarde mais voilà, c'est comme ça. On aura des discussions en fin de saison pour voir ce qu'on fait la saison prochaine qui va être assez spéciale, les Mondiaux se déroulant en septembre. On a le temps."

Quelle image allez-vous garder de ces JO ?
"Les Jeux olympiques, c'est toujours une expérience incroyable, c'est le rêve de tout athlète de pouvoir y participer au moins une fois. Après Tokyo, je voulais pouvoir venir à Paris et me dire que c'est une chance en fait. Tu n'es pas censée arriver aux Jeux et vivre un cauchemar, tu es censée arriver ici, en profiter et vivre des instants exceptionnels. Dans vingt, trente, cinquante ans, quand je serai vieille, je repenserai à ça et je me dirai : 'Purée j'ai fait les Jeux trois fois et c'était incroyable.' Mais ça passe super vite ! C'est cela aussi qui est spécial avec les Jeux, tu les prépares pendant tellement longtemps et en un clin d'œil, c'est déjà fini. C'est ce que je me suis dit quand je suis rentrée dans ma chambre vendredi soir."
Pour la première fois, il y avait un vrai public aussi à l'athlétisme !
"Oui, à Rio il n'y avait pas grand monde sauf peut-être lors des sessions du soir. Mais c'est incomparable ; au Stade de France, c'était exceptionnel et tous les athlètes en parlaient. Et si près de la Belgique, il y avait tellement de supporters belges, c'était un peu comme à la maison : tu rentres dans le stade, tu salues et tu es acclamée. Franchement c'était trop bien !"