À l'ancienne avec l'ex-judoka Toma Nikiforov : "Je suis perdu sans le judo"
Le Schaerbeekois nous a accueillis chez lui, dans le magnifique dojo du Crossing, avec ses médailles, pour un entretien à coeur ouvert.

- Publié le 17-04-2026 à 15h05
- Mis à jour le 18-04-2026 à 09h19

Double champion d'Europe, vice-champion du monde, multiple médaillé sur la scène internationale entre 2014 à La Havane et 2025 à Paris, Toma Nikiforov a mis un terme à sa carrière il y a dix mois, le 19 juin, lors d'une émouvante conférence de presse avec, à ses côtés, Dirk Van Tichelt, passé par là en octobre 2020. C'était au Crossing Schaerbeek, sa "deuxième maison", où nous l'avons retrouvé…
Toma, merci de nous accueillir dans ce magnifique dojo du Crossing Schaerbeek avec vos médailles !
J'ai longtemps vécu au-dessus puis en face de l'ancien dojo avant qu'on déménage ici, chaussée de Helmet. C'est toujours Schaerbeek. Je m'y sens bien et j'essaie d'y passer chaque semaine, ne fût-ce que pour voir ma fille s'entraîner. Donc, oui, c'est bien de se retrouver là.
Comment allez-vous depuis l'annonce de votre retraite ? Vous êtes redevenu militaire ?
Oui, je l'ai toujours été, en fait. J'ai pu combiner vie professionnelle, entre guillemets, et vie de sportif de haut niveau grâce à la Défense. Et, quand j'ai arrêté en juin, j'avais le choix d'arrêter ma carrière sportive et militaire ou juste ma carrière sportive. Du coup, j'ai continué ma carrière militaire. Et je m'y sens bien. Maintenant, j'avoue que j'ai toujours une boule au ventre quand je regarde les compétitions, quand je regarde dans le rétroviseur. Le matin, quand je me lève et que je sais que je ne vais pas m'entraîner pour un certain objectif, c'est toujours bizarre. Je ne pense pas pour l'instant être l'homme le plus heureux du monde parce que toute ma vie a tourné autour du judo. Je suis perdu, même si j'ai la chance d'être bien entouré à la fois au travail et à la maison.
Avec vos deux filles notamment…
Oh ! Les enfants, ça prend du temps, d'énergie. Et, puis, il y a les courses. La vie normale, quoi… Je n'ai pas été habitué à cette vie-là ! Et, depuis juin, je suis dans l'inconnu. J'ai du mal à m'y retrouver. Je ne me sens pas à l'aise dans cette routine. Je me lève le matin, je pars travailler, je vais prendre les enfants à l'école. Je n'ai jamais connu ça.
Revenons un peu sur votre carrière. Quel a été l'adversaire le plus fort que vous avez rencontré ?
Ils étaient tous très forts ! Mais, le plus fort, je ne peux pas ne pas parler de lui, je ne l'ai rencontré qu'une seule fois, c'est Teddy Riner. En finale du Mondial toutes catégories. En 2017, à Marrakech… Ce jour-là, j'étais moi-même très fort. J'ai décroché des médailles en étant moins en forme. Et, là, je m'étais dit que c'était possible de battre Teddy. Mais, dès les premières secondes, j'ai senti que je devrais m'accrocher. Mes parents étaient proches du tatami. Mon parrain, Alain, et des amis étaient là. Et ça m'a donné des ailes. Pas assez pour gagner. Sur le podium, je pleure car je suis deuxième.

Quel a été l'adversaire le plus sympa ?
Le plus sympa, le plus humain, enfin celui que j'admire encore aujourd'hui c'est le Tchèque Krpalek. Il m'a battu quelques fois, je l'ai aussi battu. La dernière fois qu'on s'est rencontré en 2023, à Paris. Mais il est aussi une légende du judo. Il a été champion d'Europe, champion du monde et champion olympique dans deux catégories différentes. Je crois qu'il est le seul ! Et il est toujours accessible.
Et le moins sympa alors ?
Il y en a deux qui sortent du lot : le Néerlandais Grol qui a un palmarès de malade, mais dont on se souvient parce que, justement, son comportement était exécrable. Il était très hautain. Et, puis, il y a l'Allemand Frey. Déjà, en juniors, on devait nous séparer parce qu'on se mettait des coups de poing. Ce n'était plus du judo.
"Si tu veux chipoter, tu vas jouer aux échecs !
Y avait-il un judoka qui ne vous convenait pas du tout ?
Ah oui, ça, plein ! Grol était le pire… Il avait un judo hyper tactique, hyper fermé. Un peu à l'image de ce qu'est devenu notre sport aujourd'hui, quand il y a plus de pénalités que de points. C'est devenu du chipotage. Si tu veux chipoter, tu vas jouer aux échecs !
Quel est le judoka que vous ne voulez plus revoir et celui que vous aimeriez revoir ?
Ne pas revoir ? Grol. Je n'aurais même pas envie de lui dire bonjour. En revanche, j'aimerais bien revoir le Russe Mikhailin. Pour moi, c'est aussi une légende. Je l'ai suivi quand j'étais tout jeune. Je regardais des vidéos de lui, avec mon père. Je l'ai battu en quarts de finale à Marrakech. Il était frustré d'avoir perdu contre un gars qui pesait 30 ou 40 kilos de moins que lui. Mais on se suit sur les réseaux sociaux.
Quel est le meilleur souvenir de votre carrière ?
J'en ai tellement ! Mais oui, c'est récent. C'est l'Euro par équipes, à Podgorica. Un de mes plus beaux souvenirs. Pas au niveau du résultat mais au niveau de l'ambiance, de ce qu'on a ressenti. Je dis "on" parce que, quand je regarde les vidéos, je vois que toute l'équipe belge a vibré à chaque combat. Et, moi, je me suis senti vraiment à l'aise dans cette compétition. On a battu la France. Et bien ! 4-2, si je ne me trompe pas.
"Mon pire souvenir ? Ce sont mes trois échecs aux Jeux."
Et le pire souvenir ?
Il y a les blessures. Dès 2013 à Budapest. Je participais à mon premier Euro. Je suis arrivé jusqu'en quarts de finale face au Français Maret. Et, là, je joue le Toma qui n'écoute pas. Mon coach, Damien Bomboir, me dit d'être patient et, moi, je fonce ! Je rentre mon attaque. Il me contre. Je ne veux pas tomber. Je mets mon bras et mon épaule se déboîte… On m'emmène à l'hôpital. Mon père et mon frère m'accompagnent. Je passe un scanner pour voir où elle est, où la remettre en place, etc. Mon père est à côté de moi. Et le médecin lui dit : "Il faut qu'il se relâche pour qu'on puisse la remettre." Ils essaient une première fois, une deuxième fois. Je sens l'articulation qui bouge dans mon corps mais qui n'est pas à sa place. Puis, je me mets à chanter. Et la troisième fois fut la bonne ! Et c'est mon père qui sursaute comme si c'était la sienne… Mais ce n'est même pas ça, mon pire souvenir. Non, le pire, ce sont les Jeux. Je les ai toujours en travers de la gorge mes trois échecs aux JO. Et, puis, ma première finale perdue à l'Euro en 2016 à Kazan, contre Grol. J'avais des crampes aux mains. Je n'ai pas pu combattre à 100 %.
Quelle est la médaille que vous avez le plus fêtée ?
Moi, je les ai toutes bien fêtées ! J'adore la fête et offrir un verre quand il y a une bonne raison. Mais une médaille qui m'a fait vachement plaisir, c'est celle en or en mars 2021, à Tachkent, en plein Covid. On s'entraînait à quatre pour préparer les Jeux olympiques. Je n'étais pas encore qualifié. Je devais donc absolument performer alors que je revenais de deux opérations. Le médecin était sceptique quant à mon retour à mon meilleur niveau. Et j'ai décroché la médaille d'or, face à un ami, le Bulgare Georgiev. C'est un super souvenir. Dans la foulée, j'ai pris le bronze à Tbilissi. Puis, je suis devenu champion d'Europe pour la deuxième fois. À Lisbonne. Aussi un grand souvenir. Au premier tour, j'ai pris Gasimov, l'Azéri, que j'ai battu avec une technique dont je me demande encore si c'était du judo. Après, j'ai encore battu les deux Géorgiens, Sulamanidze, en demie, et Liparteliani, en finale. C'était encore en période Covid : personne dans les tribunes, masque sur le podium. Mais, à travers le masque, on voit mon sourire parce que je suis champion d'Europe et que personne ne m'attendait à ce niveau-là.
Quand j'ai gagné, Damiano a crié avec presque la bave aux lèvres.
Quel est l'entraîneur que vous avez préféré ?
On parle d'entraîneur fédéral ? Alors, Damiano Martinuzzi, bien sûr. C'est avec lui que j'ai commencé très, très tôt, fin junior, début senior. Il y avait aussi une super entente avec Fabrice Flament. Avec Damiano, on a travaillé ensemble pendant onze ans. On s'est vu récemment pour mon anniversaire. Comme coach, il a un caractère fort, direct, comme moi. Je l'ai beaucoup détesté. Mais, en 2015, à Astana, s'il n'avait pas été là, je n'aurais pas décroché le bronze au Mondial. Il est arrivé à me motiver, à me transmettre ce petit plus dont j'avais besoin pour monter sur le podium. J'ai été le chercher dans ses yeux, dans sa voix. Et, encore, là, le coach était en costume-cravate. Mais quand j'ai gagné, il a crié avec presque la bave aux lèvres. Il vivait ça de manière intense.

Quel est le combat que vous aimeriez recommencer ?
Tous les combats perdus ! C'est logique. Celui aux Jeux de Paris, contre le Kazakh, j'aimerais bien le recommencer directement. Celui contre Teddy Riner. Mais le Teddy d'avant, pas celui de maintenant, parce qu'il était beaucoup plus fort à l'époque. Celui contre Grol, sans mes crampes. Contre le Géorgien, à Rio. Contre le Portugais, à Tokyo. Son coach m'avait bien cerné. En arrivant vers le tatami, Fonseca, c'est de lui qu'il s'agit, dansait à côté de moi. Il chantait aussi : "I'm the best. I'm the best". Et, moi, je suis monté dans les tours. Damiano m'a dit de me calmer, de monter sur le tatami en appliquant ce qu'on avait convenu. Et, après vingt secondes, le Portugais m'a planté ! Ça ne devait jamais arriver. C'était un provocateur. Pendant un combat, il m'avait caressé les oreilles en me parlant. Au Japon, je suis vraiment tombé dans le panneau.

Quelle est l'anecdote que vous n'avez jamais racontée ?
Franchement, j'en ai plein ! Mais il y en a une qui me vient à l'esprit. En 2011, on rentrait du Mondial juniors, au Cap. Et, à l'époque, on avait un entraîneur japonais. Un vrai. Moi, je ne supportais pas trop ça. On a atterri à Londres. Et on attendait nos bagages qui n'arrivaient pas. J'ai alors dit à Adrien Quertinmont : "Viens, on monte sur le tapis et on va voir ce qui se passe." J'ai sorti mon téléphone portable et j'ai commencé à filmer jusqu'à ce qu'on tombe sur un employé anglais qui a pété un câble. Je lui ai dit : "Don't worry, on fait juste un tour et on ressort." Et on est ressorti. À ce moment-là, l'entraîneur japonais nous est tombé dessus, juste avant la police, les militaires et la sécurité de l'aéroport. On a dû dormir là-bas avant de recevoir l'autorisation de reprendre l'avion vers Bruxelles. Le gars au guichet nous a dit : "C'est vous, les couillons qui êtes rentrés dans le système ?" Je vois encore l'entraîneur japonais se confondre en excuses, en saluant de la tête : "Sorry, sorry, sorry." C'était le seul mot d'anglais qu'il connaissait.