Ben Shelton a remis en lumière la filière des universités américaines : "Avec l'administration Trump, il y a encore plus de procédures"
Avec l'aide d'un responsable d'une agence de placement et de management, on vous explique comment fonctionne cet écosystème qui aime les Européens…

- Publié le 13-08-2025 à 13h56

La réussite au plus haut niveau de Ben Shelton a remis un coup de projecteur sur la filière des universités américaines qui possède une bonne réputation. Avec la fin du mois d'août qui se profile, de nombreux joueurs européens vont traverser l'Atlantique pour commencer la saison académique. Pour comprendre le fonctionnement et les spécificités d'un écosystème qui compte 20 000 joueurs, on s'est tourné vers une agence, Elite Athletes, qui a déjà envoyé plus de 200 jeunes aux USA. Pour nous guider, Oliver De Barcellos, responsable tennis de la société française qui travaille en Belgique, notamment, avec la Fondation Hope and Spirit.
Monsieur De Barcellos, comment fonctionne la section tennis dans les universités américaines ?
"Il y a deux ligues : la NCAA et la NAIA. La première, c'est la plus grande avec trois divisions. La NAIA est plus petite. Pour jouer en D1 NCAA, il faut être parmi les meilleurs Belges chez les juniors : comme les frères Bailly (NdlR : Gilles-Arnaud est ATP 377 et Pierre-Yves ATP 749) par exemple. Pourquoi des joueurs de ce niveau partent ? Si la fédé ne vous prend pas complètement en charge, les frais d'une saison pro sont très élevés : 100 000 euros. Quand vous commencez, vous êtes en déficit financier. Les gros programmes de D1 permettent à ces jeunes de jouer des tournois pros : entre trois et cinq pendant la saison universitaire et en été, ils ont trois mois pour s'aligner sur les Futures."

Est-ce un écosystème qui brasse de l'argent ?
"Oui ! Il y a des droits avec les télévisions et des octrois de licences. La NCAA est une industrie milliardaire. Vous avez plusieurs conférences : 29 en D1 avec ce qu'on appelle la power 5, les cinq plus grosses conférences. Celles-là, elles font des gros deals avec des chaînes comme ESPN. Aujourd'hui, des joueurs partent aux USA pour gagner 150 000 à 200 000 dollars sur quatre ans en argent de poche en plus des bourses. Cet argent sert à financer leur carrière. Les universités, leur intérêt c'est d'avoir des joueurs qui percent chez les pros. Dans le top 100 ATP, vous avez 15 joueurs issus de cette filière. Ce chiffre va augmenter dans le futur parce que le recrutement est de plus en plus agressif. Les meilleurs juniors tentent d'abord le coup sur le circuit ATP mais on en récupère beaucoup. L'université est le meilleur chemin pour eux, pour les aider à se structurer."

Qu'est-ce qui leur est proposé ?
"Entre 15 à 20 heures de tennis par semaine avec un cursus universitaire sérieux. Il y a une forte relation entre les meilleurs programmes sportifs et le niveau académique. Si le gamin ne réussit pas dans le tennis, le diplôme lui garantit aux USA de commencer par un salaire aux alentours de 80 000 dollars par an."
Une bourse complète, c'est en moyenne 70000 dollars."
Comment fonctionnent les sélections ?
"Il y a un classement universel qui s'appelle UTR et un autre, le World tennis number, géré par l'ITF. Ils sont les bases pour le recrutement des coachs américains. Grâce à une échelle, on sait que telle université prend des joueurs de tel classement. On possède une matrice et on sait à peu près pour tel classement combien, normalement, il y aura de restes à charge, ce que l'étudiant devra payer. L'université prend en charge le logement, la nourriture sur le campus, les bouquins, l'assurance santé et les frais universitaires. Cela coûte en moyenne 70 000 dollars. Si on dit que votre reste à charge est de 10 000 dollars, ça veut dire que vous avez 60 000 dollars de bourse."

Y a-t-il des tests scolaires ?
"Avant, il y avait le SAT avec des tests en maths, science et anglais. Il était complexe. Aujourd'hui, quasiment toutes les universités ne demandent qu'un test d'anglais. Il est assez simple. Pour partir, il faut réussir sa dernière année en secondaire avec des notes correctes et présenter un bon résultat en anglais. Chaque université a une exigence de notes. Columbia demande du 130 sur 160. D'autres ne demandent que 80. Plus votre niveau d'anglais sera élevé, plus le choix des universités sera grand. Si le jeune a une note de 80 ou 90, sur les 1 000 universités qui possèdent un programme tennis, on sera limité à 50 universités."

Pourquoi de nombreux Européens sont repris en tennis ?
"Parce que dans les sports où les Américains sont très forts, foot US par exemple, les coachs n'ont pas besoin de recruter des internationaux. C'est plus compliqué au niveau des papiers. Avec l'administration Trump, il y a encore plus de procédures. Ils analysent plus en profondeur le profil du candidat avant de lui donner le visa. Dans le tennis, ils n'ont pas assez de joueurs aux USA."
Est-ce vrai qu'il y a plus de bourses pour les filles ?
"Oui à cause de la parité garçons-filles et du fait que les équipes de foot US n'ont pas d'équivalent féminin. Il y a des sports qui donnent plus de bourses aux filles qu'aux garçons. C'est le cas du tennis. On a en moyenne 8 bourses pour les filles et quatre et demi pour les garçons."
90% des profils n'ont aucune chance d'être des pros."
Mais tous ces joueurs qui partent ne vont pas devenir des pros ?
"90 % des profils n'ont aucune chance d'être des pros. C'est déjà compliqué quand vous êtes top 10 mondial juniors. Il y a de bonnes universités en D2 et on retrouve aux USA un système absent en Belgique. Un étudiant, on sait qu'il ne deviendra pas pro mais il améliorera son tennis à un haut niveau, vivra une expérience merveilleuse et décrochera un bon diplôme reconnu en Europe."
Quel est le timing pour commencer une procédure d'inscription-sélection ?
"On commence un an avant le départ. On récupère les résultats scolaires des quatre dernières années qu'on traduit dans le système américain. On envoie cela à la ligue sportive. Il y a une moyenne minimum pour que l'athlète soit éligible. Sur la saison américaine, il y a deux rentrées : une en août et une en janvier."
Et comment fonctionne le championnat ?
"D'août à décembre, c'est la saison foncière avec des entraînements et quelques tournois individuels, pros ou UTR. Les matchs, c'est sans avantage et pas de let. Cela parle beaucoup sur le terrain. Les D1, elles ont neuf joueurs par équipe et les D2 ou NAIA peuvent avoir jusqu'à 15-18 joueurs. Il y a 6 titulaires. Dans une rencontre, il y a trois doubles et six simples. Certains ne jouent que les doubles ou le simple. Les coachs essayent de faire tourner un peu. Si vous êtes en position 5 ou 6, eh bien vous tournerez avec le numéro 7 et le numéro 8. Les 4 premiers, normalement, ils jouent toujours. Pour l'intégration, on préfère que les jeunes partent en août. Fin janvier commencent les rencontres universitaires et elles peuvent se jouer jusqu'à la mi-mai. Ils disputent deux à trois rencontres par semaine. Mi-mai, les joueurs rentrent en Europe ou partent sur des ITF pour prendre des points."
C'est très difficile de perdre sa bourse."
Les bourses sont-elles liées à la réussite scolaire ?
"Elles sont annuelles mais c'est très difficile de les perdre. Il faut avoir un mauvais comportement. Le montant de la bourse peut être revu à la hausse après une bonne saison. Un marché des transferts existe. À la fin de la saison, il y a trois semaines de mercato. Les joueurs peuvent s'inscrire sur un portail. Mais quand ils font cela, ils mettent leur bourse en risque car ils doivent prévenir leur coach et celui-ci peut les remplacer dès cet instant."

Et comment fonctionne le système scolaire ?
"il faut valider 120 crédits pour avoir le diplôme universitaire. Les temps de passage sont de 30 crédits par an, 15 par semestre en moyenne. Si un athlète rate des crédits, il participe à des cours de rattrapage. Il faut avoir une moyenne minimum pour conserver sa bourse, elle dépend des universités. Les établissements mettent un conseiller pédagogique à disposition. Les profs sont un peu plus gentils avec les athlètes surtout pendant la saison sportive parce qu'ils savent qu'ils ne sont pas en train de jouer à la PS dans les dortoirs. Ils voyagent et défendent les couleurs de l'université."
Quel est votre travail et comment est-il rétribué ?
"On peut se faire payer par les universités, c'est neuf. Elles auront priorité sur nos athlètes. Mais le principal revenu reste les familles qui nous payent pour notre service de placement et d'accompagnement. Nous possédons quatre formules qui vont de 4 000 à 16 000 euros. Vous payez 50 % à la signature du contrat pour qu'on puisse démarrer nos services : suivi des résultats et des tests d'anglais, mise en place des objectifs, traduction et envoie des dossiers scolaires et réalisation d'appels avec les coachs. On négocie ensuite la bourse, on finalise la partie admission et on se penche sur les démarches de visa. On envoie un petit guide mémo avec toutes les choses importantes que le jeune doit savoir sur les USA, notamment les lois pour les mineurs de moins de 21 ans. Le solde est payé seulement quand l'athlète reçoit l'admission de l'université."
Et une fois l'étudiant-joueur accepté ?
"En résumé, l'athlète signe le contrat aujourd'hui et il nous paye 2 000 euros. Il part en août prochain, il reçoit son admission officielle en juin 2026 et il nous paye le solde de 2 000 euros. Pendant ses quatre ans aux USA, on poursuivra l'accompagnement."