Marcel, interné 7 ans aux Marronniers à Tournai, raconte son calvaire: "Ils m'ont lié huit jours sur un lit, me laissant uriner et déféquer sur moi"
Marcel, interné 7 ans aux Marronniers à Tournai dans les années 2010, déballe sur ce qu'il affirme avoir vécu. Témoignage glaçant.
- Publié le 11-03-2025 à 12h54
- Mis à jour le 11-03-2025 à 12h55

Marcel, aujourd'hui âgé de 39 ans, en avait 23 quand il est arrivé aux Marronniers, interné judiciairement pour un vol avec violence qui, en correctionnelle, lui aurait valu au pire trois ans avec, puisqu'il était primaire, de bonnes chances de sursis.
Mais voilà : son avocat lui aurait conseillé de jouer la carte de la folie. Résultat : au lieu de sortir après un ou deux ans, Marcel (son prénom a été modifié à sa demande) a séjourné sept ans dans l'établissement de défense sociale (EDS) de Tournai, aux Hibiscus, aux Oliviers et Lotus où, dit-il, "ce fut l'enfer".
Son témoignage remonte au milieu des années 2010 et porte sur une direction d'établissement qui n'est plus celle d'aujourd'hui, sur une époque révolue et des faits qui n'ont plus lieu. Entre-temps, l'EDS Marronniers est devenu Centre Régional Psychiatrique, ou CPR, de Tournai.
C'était de la psychiatrie punitive. Marcel raconte les traitements médicamenteux forcés qui avaient cours. "En psychiatrie, ils ont la facilité, pour avoir la paix, de vous bourrer de médicaments qui assomment, abrutissent et vous font gonfler comme un Bibendum. Je pesais quatre-vingt-neuf kilos quand je suis entré, 185 quand je suis sorti. Ma mère ne me reconnaissait plus."
Au pavillon des Lotus, Marcel était de ceux qui refusaient ce qu'il nomme "abrutissement médicamenteux". Il se rebellait et boycottait la prise de "la dizaine d'anxiolytiques et antipsychotiques imposée quotidiennement", Haldol, Clopixol et Temesta notamment.
Parce qu'il refusait "cet enfer chimique", il eut droit à ce qu'on appelait "des recadrages".
Punition à peine croyable, le recadrage, dit-il, consistait, une semaine durant, à être maintenu 24 h/24 sur un lit, en slip et tee-shirt, attaché par des liens de contention. "Ils t'apportaient un plateau-repas à midi et au soir. On n'en recevait pas le matin. Ils détachaient un bras, le temps de manger, puis le rattachaient, et tu restais ainsi, maintenu allongé jusqu'au repas suivant. Et tu faisais tes besoins dans cette position, urinant et déféquant sur toi. J'ai subi deux recadrages, d'un mardi au mardi suivant. Ça te casse. Tu sors de là complètement brisé."
À l'époque, la direction, pour répondre aux plaintes de familles, avait invité une journaliste à visiter l'établissement. La visite montrait la difficulté de gérer un lieu d'enfermement comme l'est un établissement de défense sociale.
Avait-on montré les cellules de recadrage ? Le reportage, en tout cas, n'en fait pas état.
Marcel, lui, n'a pu oublier. C'est compliqué. Il cherche ses mots, peine à parler, baisse les yeux et là, devant nous, pleure, de honte, d'humiliation. "Ils m'ont recadré deux fois. Deux fois huit jours sans pouvoir bouger. J'essaie encore d'oublier. J'y parviens pas. Et c'était pas fini. Après les huit jours, ils te mettaient dans une chambre où tu restais un mois. Tu n'étais plus attaché mais on t'enfermait un mois, isolé des autres et de tout."
Haldol et Clopixol
Et pourtant, ils étaient condamnés à des soins psychiatriques. C'était une décision de justice. "Si nous étions internés au lieu d'être incarcérés, c'est parce que la justice avait décidé qu'il nous fallait être soignés et suivis par des psychologues/psychiatres. Dans la réalité, le système manque de moyens. Les délais de rendez-vous pour les psys étaient entre 15 jours à 1 mois. Les consultations se faisaient à la va-vite, parfois dans les couloirs. Des psys démissionnaient, refusaient de travailler dans ces conditions ou ne tenaient pas le coup. Ça prenait un bail pour les remplacer. On restait parfois plusieurs mois sans en voir un. Et quand les infirmiers vous trouvaient trop nerveux, on revenait toujours à la facilité de faire des injections de Haldol et de Clopixol."
Les journées à ne rien faire
Et l'ennui, les journées à ne rien faire, devant la télé et à dormir encore et encore. Il dénonce des membres du personnel, selon lui des "gardes-chiourmes qui faisaient preuve d'une "autorité brutale". Il garde le souvenir d'un chef du pavillon Lotus qui, pour "asseoir son autorité" et "montrer qui est le patron", giflait.
Marcel dit n'avoir retrouvé des sentiments humains de gentillesse, bienveillance et compassion, que lorsqu'il fut transféré au pavillon des Oliviers. "Là, les infirmiers m'ont encouragé à faire ce qu'ils attendent de toi, c'est-à-dire le faux-cul qui ne fait pas d'histoire, prend ses médicaments et répond oui à tout. J'ai encore pris 20 kilos. Mais j'étais docile et au bout d'un an et demi, le psychiatre a autorisé mes premières sorties thérapeutiques solo".
Pour Marcel, l'internement est le parent pauvre de la justice. Et la psychiatrie pénale, l'oubliée des budgets de l'État.
qu'un meurtre".Marcel, enfin, tenait à dire ceci : "Pendant mes sept ans aux Marronniers, il y a eu des viols homosexuels, des décès par surdose – la drogue circulait, il y avait des trafics -, au moins trois suicides – un par pendaison (à un radiateur) et deux par absorption de mort-aux-rats (fournie par des internés désignés pour travailler dans les jardins) ainsi, affirme-t-il, qu'un meurtre."
"Pas de commentaires"
Lui avait commis un vol alimentaire dans un supermarché, s'était débattu et avait repoussé l'agent de sécurité qui tentait de le retenir. Il avait 21 ans. Une situation familiale compliquée. Rejeté, sans travail, à la rue, Marcel dormait sous les ponts. "J'étais seul, en plein désarroi. Et j'avais faim. Tout simplement. J'avais faim."
En correctionnelle, il aurait obtenu du sursis et serait sorti après un an ou deux. Conseillée par son avocat, la "folie" lui a valu 7 ans aux Marronniers.
Les Marronniers ont été contactés. Comment les choses ont-elles évolué ? Sollicitée par nos soins, la nouvelle direction n'a pas souhaité donner suite.
