Un Zemmour version belge pourrait-il voir le jour? "Le terreau est là"
Un sondage place l'éditorialiste au second tour de l'élection présidentielle. Un phénomène purement français ?

- Publié le 08-10-2021 à 06h44
- Mis à jour le 08-10-2021 à 12h32

Éric Zemmour est raciste, négationniste, condamné par la justice de notre pays pour des faits d'incitation à la haine raciale… Que voulez-vous de plus ?", lâche mardi le ministre français de la Justice, Éric Dupond-Moretti. Le gouvernement français a d'abord pris le parti d'ignorer la possible candidature à l'élection présidentielle du sulfureux journaliste du Figaro. La stratégie a changé. Un sondage de Challenges hisse l'éditorialiste à 17 % des intentions de vote, devant Marine Le Pen (15 %). Il propulserait Zemmour au second tour face à Emmanuel Macron. La percée est fulgurante. Un phénomène politique comme celui qu'incarne Zemmour est-il possible chez nous ? "La Belgique francophone est un espace exceptionnel où l'extrême droite ne parvient pas à percer, constate Caroline Sägesser, politologue au Crisp. Les dernières expériences le montrent avec le PP et les Listes Destexhe. Il n'y a pas d'espace politique à la droite du MR. On évoque un tissu associatif et syndical solide, la force d'un parti contestataire comme le PTB pour canaliser le mécontentement."
D'aucuns évoquent le cordon sanitaire politique et médiatique, comme rempart à des personnalités comme Éric Zemmour. "Le cordon sanitaire politique et médiatique, qui n'existe pas en Flandre et en France, contribue à expliquer les difficultés de l'extrême droite en Wallonie et à Bruxelles. Ils ne parviennent pas à se dédiaboliser via les médias, contrairement à Marine Le Pen", analyse Benjamin Briart, spécialiste de l'extrême droite (Crisp). Il juge l'idéologie d'extrême droite tout aussi présente côté francophone. Mais incapable de se structurer autour d'un leader. "D es personnalités comme Éric Zemmour n'existent pas en Belgique francophone. On peut modestement rapprocher Zemmour de Mischaël Modrikamen, très visible dans les médias lors de l'affaire Fortis et qui s'est lancé en politique avant de se radicaliser. Mais ses résultats électoraux ont été très marginaux, pointe Benjamin Biard. Une telle percée chez nous serait difficile. Un Éric Zemmour, c'est une personnalité hors du commun dans sa manière de se placer sur le plan historique, de tenir un débat, d'être régulièrement invité dans des émissions. Les relais sont ici moins importants. Un Zemmour aurait plus de mal en Belgique francophone. Le terreau est là mais ne se structure pas. Cela ne signifie pas que ça n'arrivera pas. Il y a une forte défiance vis-à-vis de la démocratie. Quand on analyse l'opinion sur l'immigration, les Flamands ne sont pas plus durs que les francophones. Une personnalité de ce type pourrait s'imposer dans les années à venir."
Le positionnement politique de cet ovni ne fait guère débat parmi les politologues interrogés par La DH. "Je le qualifierais sans ambiguïté d'extrême droite", lance Pascal Delwit, politologue à l'ULB, rejoint par Caroline Sagesser, Benjamin Biard et Vincent Laborderie. "Zemmour est d'une extrême droite qui affirme non pas la supériorité d'une race mais que certains ne peuvent vivre ensemble", prolonge M. Laborderie, politologue à l'UCL.
"Éric Zemmour me semble plus à droite que Marine Le Pen", ajoute Caroline Sägesser, politologue au Crisp.
"Marine Le Pen a entrepris une stratégie de dédiabolisation. Le RN est un parti de droite radicale moderne, avec un discours plus social sur le socio-économique. Éric Zemmour se place sur les postures de Jean-Marie Le Pen en 1984. Il emprunte à l'ancienne droite réactionnaire et au fascisme de l'entre-deux-guerres, reprend Pascal Delwit. Il joue sur la peur du grand remplacement et une idée de déclassement forte. Il axe sa pensée sur le rejet de l'autre, qui s'exprime à l'endroit des communautés maghrébines, turques, musulmanes."
L'idéologie zemmourienne diffère par ailleurs d'une extrême droite classique. "Zemmour emprunte beaucoup à la pensée réactionnaire et conteste la modernité en politique, ce qu'incarne la Révolution française, reprend Pascal Delwit. L'exemple frappant, c'est la revalorisation de Pétain (NdlR : Éric Zemmour a affirmé : "Pétain a sauvé les Juifs français"). Cette pensée réactionnaire, fort présente dans des temps historiques de la pensée catholique française, se retrouve moins dans la droite radicale contemporaine, comme le PVV aux Pays-Bas, le Vlaams Belang en Flandre ou chez Marine Le Pen. Politiquement, il n'y a jamais eu de parti à proprement parler réactionnaire en Belgique, même si on en trouve certains éléments chez Rex et Degrelle. Mais il y a chez Zemmour l'idée d'un retour à la grandeur de la France. C'est plus difficile d'avoir cette inclinaison nationaliste pour la Belgique."