Claude Lelouch, invité du Grand Entretien DH : "La mort ? Pour moi, c'est le début des vacances"
Le cinéaste français de 84 ans - deux Oscars, une Palme d'or, trois Golden Globes et 50 films en plus de 50 ans de carrière - s'est confié sur sa fin de vie à La DH.
- Publié le 22-10-2022 à 09h44

Pour moi, la Belgique, c'est un quartier de la France", nous confesse d'emblée Claude Lelouch, de passage à la 10e édition du Waterloo Historical Film Festival (WaHFF) pour y recevoir un prix d'honneur. "Je me sens en France ici. Je n'ai pas du tout le sentiment d'être dans un pays étranger et je pense que les Belges, quand ils viennent chez nous, ont aussi ce sentiment d'être dans la banlieue de Bruxelles (sourire) !"
Malgré les innombrables prix que le cinéaste a reçus dans sa carrière (dont deux Oscars pour Un homme et une femme), le cinéaste de bientôt 85 ans est toujours ravi de ce genre d'honneur. " Cela fait toujours plaisir parce que, quand j'étais enfant, à l'école, je n'avais pas de récompense. Donc là, maintenant, je me rattrape (sourire) !" explique celui qui a grandi avec le boxeur et champion du monde Marcel Cerdan (comme il nous le racontait lors de sa venue exceptionnelle pour la 10e édition des Gants d'or fin septembre dernier à Bruxelles). "Je suis très très content et cela me laisse le sentiment que mes films ont laissé quelques traces. Donc, non, il ne faut jamais refuser une récompense !"
Justement, avez-vous déjà pensé à la trace que vous aimeriez laisser derrière vous ?
"J'aime la vie et, à travers mes films, j'essaye de la faire aimer aux autres. Je trouve qu'on crache trop dans la soupe. On ne se rend pas compte de la chance qu'on a. La vie et l'époque que l'on est en train de vivre, c'est sûrement la moins cruelle de toutes celles qui ont existé. On est des enfants gâtés, on casse nos jouets et on passe à côté du présent. La seule chose qui vous appartient et qui n'a pas le temps de vieillir. Donc j'essaye, à travers mes films, de dire merci à la vie. J'aurais aimé que tous mes films s'appellent 'merci la vie' mais Bertrand Blier l'a fait avant moi (sourire) !"
Vous avez réalisé plus de 50 films mais vous continuez à tourner. La retraite, pour Claude Lelouch, ça n'existe pas ?
"Écoutez, j'ai la chance de faire un métier que j'aime donc la retraite elle n'existe pas pour moi. Ça serait une punition. Je comprends qu'elle soit utile pour des gens qui ont fait des métiers pénibles qui les ont fait souffrir mais, pour des artistes comme moi, on n'a pas envie de prendre notre retraite. Plutôt prendre du plaisir. J'ai fait 60 ans de cinéma, je suis donc en vacances depuis 60 ans (sourire) ! Et je n'ai pas envie que les vacances se terminent."
Tourner pour vivre est le titre de votre dernier film. Cela signifie que si vous ne tournez plus, tout est fini ?
"Non… mais, pour moi, la camera c'est mon oxygène. Donc, ce que je vois à travers la caméra, c'est différent de ce que je vois avec mes yeux. La camera est une loupe, un microscope incroyable et puis, derrière ma caméra, je suis plus courageux. J'ai des audaces que je n'aurais pas sans caméra. C'est donc mon compagnon de route. Le meilleur ami de Claude Lelouch, c'est sa caméra."
Quels genres d'audace ?
"Filmer des guerres, des cascades, des histoires d'amour. C'est dangereux une histoire d'amour, on prend des risques ! J'ai aussi pris des risques avec ma caméra en traversant Paris à 200 à l'heure, etc. C'est à la fois un bouclier mais aussi un porte-bonheur ma caméra."
Et une manière de faire des films engagés. N'avez-vous jamais été intéressé par entrer en politique ?
"J'ai notamment réalisé L'aventure c'est l'aventure, en effet. Un film sur la clarté dans la confusion et qui explique que la politique peut être un spectacle. C'est un métier très dur, très très dur et je ne suis pas assez savant pour le faire. C'était ma réponse aux événements de 1968, un film engagé et politique donc mais…
… on ne verra jamais Claude Lelouch briguer un poste de président de la République française ?
"Non car je n'ai pas les compétences nécessaires… je n'ai pas le niveau comme on dit !"
Pas de retraite, donc, et même bientôt un concert symphonique pour fêter vos 50 films à Paris (voir ci-contre) le 14 novembre. Que souhaiteriez-vous néanmoins lorsque vous ne serez plus de ce monde ?
"Le jour de mon grand départ, j'aimerais beaucoup que l'on fasse la fête ! Parce que, pour moi, la mort est une promotion. Un recyclage et ce sont les grandes vacances qui vont commencer ! C'est pour cela que tous mes copains qui sont partis (voir encadré Johnny Hallyday ci-dessous, NdlR), je ne suis pas trop triste. Parce que je sais qu'ils sont en vacances et qu'on va les recycler ! Et que les meilleurs d'entre eux seront gardés et qu'ils seront peut-être déjà revenus sur Terre. Avec une autre gueule, dans une autre carrosserie mais qu'ils continueront à faire les fous (sourire) !
"J'ai tout refusé aux États-Unis"
"Je ne suis rien d'autre qu'un témoin de mon temps, assure Claude Lelouch au sujet de son métier de cinéaste (Les uns et les autres, Les Misérables, La Bonne Année). J'ai été le journaliste et le reporter d'histoires d'amour, d'hommes et de femmes un peu moins dégueulasses que les autres. Il n'y a pas de superhéros ni de supersalauds, à part dans les films américains. Moi, dans mes films, tous les personnages ont les qualités de leurs défauts." Et de poursuivre sa réflexion. "Donc, si vous voulez, j'ai filmé des hommes et des femmes que j'avais envie d'avoir pour copains. Ou de prendre dans mes bras, selon les cas."
En parlant du cinéma américain, le réalisateur de bientôt 85 ans avait été titillé par l'Amérique à la suite, notamment, de ces deux Oscars glanés en 1967 (Meilleur scénario original et Meilleur film étranger) grâce à son film Un homme et une femme.
Pourquoi n'avez-vous jamais fait carrière outre-Atlantique ?
"Car j'aimais bien le cinéma US quand il faisait des westerns ou des comédies musicales. Maintenant, avec tous ces films de trucage, cela m'amuse moins. Je ne crois pas du tout à leurs histoires de super-héros donc je regrette le cinéma américain, celui des polars, etc. Je ne trouve plus que des films pour gosses. Aux États-Unis, on fait des films de producteurs et, en France, des films d'auteur. C'est différent. Donc je suis très heureux d'être français et d'avoir refusé toutes les propositions américaines."
Aucun regret ? Comme de ne jamais avoir fait de comédie musicale à l'américaine ?
"Tous mes films sont musicaux. Pas des comédies musicales, il est vrai, mais j'engage la musique avant le film. Je construis mes films à partir d'une colonne vertébrale musicale. La musique est essentielle dans mon cinéma."
D'où ce concert symphonique pour vos 50 films…
"Oui, en effet. Le 14 novembre prochain, à Paris, dans cette grande salle magique du Palais des Congrès où j'avais fait la première de La Belle Histoire sur un écran géant. Et ce sera à nouveau sur un écran géant que l'on va pouvoir revisiter mes 50 films avec le grand orchestre de Prague, 80 musiciens. Et ça sera donc un film sans paroles avec deux heures de musique ininterrompue. On va donc faire la fête avec tous ceux qui ne sont plus là mais qui, grâce au cinéma, sont toujours vivants. Dans la salle, il y aura par contre tous ceux qui sont encore vivants. Je pense qu'on va faire une belle soirée pour ceux qui aiment la musique et le cinéma."
Le cinéma n'est d'ailleurs plus ce qu'il était… Certains disent même qu'il meurt à petit feu avec les plateformes, ce nouveau mode de consommation du cinéma. Êtes-vous d'accord ?
"C'est une période de transition et, quand les gens se seront lassés de voir des films sur leur ordinateur ou sur leur portable, ils vont redécouvrir la grande salle de cinéma. Et là, ils vont se dire : mais merde ! C'est ça qui est formidable, voir un film sur grand écran. Donc là, il leur faut une petite période où ils boudent le cinéma en ce moment mais ils vont revenir très vite car il n'y a pas mieux que le cinéma pour l'instant."