Nous avons vu Anatomie d'une chute : voici ce que vaut la Palme d'or du Festival de Cannes
Le film de Justine Triet sort en salle ce mercredi. Méritait-il la récompense suprême du dernier Festival de Cannes ? On vous dit tout.

- Publié le 29-08-2023 à 19h39


La sortie d'une Palme d'or en salle, c'est comme la présentation du Prix Goncourt en librairie : une référence, un événement incontournable. Les cinéphiles vont donc se ruer en masse pour découvrir Anatomie d'une chute, le film de Justine Triet. Mais que vaut vraiment ce très long métrage (2 h 30) ? Mérite-t-il de figurer aux côtés de La Dolce Vita, MASH, Taxi Driver, Apocalypse Now, La leçon de Piano, Pulp Fiction, Rosetta ou Parasite dans le palmarès cannois ? On vous dit tout.
La dégringolade d'un couple
La chute en question, c'est celle de Samuel, du haut du chalet qu'il était en train de rénover. Mais aussi celle de sa femme, Sandra Voyter (Sandra Hüller, aussi éblouissante et déroutante que dans Toni Erdmann), une romancière à succès que tout semble accuser de meurtre. Son mari la jalousait, rêvait de devenir écrivain tout en lui reprochant le "pillage" d'une de ses idées de livre et la veille, ils s'étaient violemment disputés sur tous ces thèmes. Les conclusions du médecin légistes ne sont pas formelles mais montrent un choc violent à la tête avant la mort. A-t-il été causé volontairement par un coup ou lors de la chute sur le bord d'une toiture, impossible à dire. Même les experts ne sont pas d'accord sur la provenance exacte des trois taches de sang découvertes sur la cabane. Et le témoignage du fils, aveugle, se révèle suspect aux yeux des enquêteurs. Pour Sandra Voyter, seule et sans ami, contrainte de s'exprimer dans une langue qui n'est pas la sienne, le procès est inévitable. Faute de preuves irréfutables, il portera sur sa vie de couple, très libre et en pleine dégringolade depuis l'accident survenu à son enfant, à charge pour la Justice d'éclaircir les zones d'ombre et de combler les trous du récit avec de l'imagination sur base des éléments à sa disposition, avant d'en tirer des conclusions définitives.
Les spectateurs transformés en jurés
Scénaristiquement, c'est brillant. Loin des habituels clichés et rebondissements spectaculaires des films de prétoire américains, Anatomie d'une chute va non seulement très loin dans la psychologie des personnages, mais parvient à transformer les spectateurs en jurés. Sur base d'informations incomplètes, de suppositions, de déductions plus ou moins logiques, chacun est amené à se forger sa propre opinion, qui va forcément se transformer en verdict. Quel qu'il soit, au final, Justine Triet amène à réfléchir sur les raisons qui poussent à croire Sandra Voyter coupable ou innocente, à se demander dans quelle mesure on se laisse manipuler par le procureur hargneux ou par l'avocat de la défense qui joue sur les mots et pourquoi les éléments de la vie privée de ce couple, dont on ne sait finalement pas grand-chose si ce n'est quelques éléments spectaculaires peut-être pas du tout représentatifs, nous influencent tellement alors qu'ils reposent en grande partie sur les suppositions de chacun. Impossible de ne pas y repenser encore et encore bien après la projection.
Fallait-il lui décerner la Palme d'or ?
Fallait-il pour autant lui décerner la Palme d'or ? Là aussi, il y a débat. Et doute. De par sa construction, son pouvoir de réflexion et son interprétation de haut vol, on peut estimer cette récompense largement justifiée. Mais si l'on considère qu'un trophée cannois doit enrichir le langage cinématographique, apporter des innovations et influencer la manière de filmer à l'avenir, alors, cette victoire paraît nettement plus discutable.
Une chose est sûre : il s'agit d'un film de procès remarquable d'intelligence et de nuances, amené à marquer durablement les esprits. Palme ou pas, finalement, cela n'a pas beaucoup d'importance.