Jérémie Guez (B.R.I) est le nouveau scénariste de Largo Winch :"Cette série BD a toujours été en avance sur son temps"
Réalisateur et 'showrunner' à succès, le jeune français Jérémie Guez donne un souffle nouveau à l'héritier le plus connu de la planète, Largo Winch. Il signe le scénario du tome 25 "Si les dieux t'abandonnent", premier volet d'un nouveau diptyque en duo avec l'infatigable dessinateur bruxellois Philippe Francq !

- Publié le 08-11-2025 à 14h00
- Mis à jour le 13-02-2026 à 17h42

Après le créateur de la série Largo Winch, Jean Van Hamme (20 tomes), et après Eric Giacometti (4 tomes), il fallait trouver un nouveau scénariste pour poursuivre les aventures de l'héritier. De son propre aveu, Jérémie Guez a envoyé sa candidature aux éditions Dupuis pour postuler à cette prestigieuse place.
Y a-t-il eu longue réflexion du côté de Marcinelle ? Guez a-t-il fait partie d'une "short liste" ? Son beau pedigree cinématographique et son jeune âge ont-ils joué en sa faveur ? On ne le sait pas vraiment. Sans doute un peu tout cela à la fois !
L'écrivain, scénariste et réalisateur français est loin d'être un inconnu. En plus de l'écriture de nombreux romans, dont certains ont été adaptés au cinéma, comme "Balancé dans les cordes" (Burn out), il est aussi connu pour sa série à succès B.R.I qu'il a créé. La saison 2 devrait être diffusée en 2026 sur Canal +. Rencontre avec un dingue de cinéma qui a désormais une corde de plus à son arc.
Jérémie, penser à l'héritage laissé par Largo Winch dans le paysage de la BD (11 millions d'albums vendus, des adaptations au cinéma...) est-ce que cela rajoute un peu de pression au moment d'accepter ce challenge ?
"Je me suis mis moi-même la pression tout en l'assumant parce que je suis un très grand fan de la BD. À mes yeux, l'ADN de Largo Winch est resté intact. Il n'y a jamais eu de 'spin-off' sur des personnages : pas sur Simon Ovronnaz, pas sur la jeunesse de Largo… J'avais donc une grande pression en me disant qu'il fallait que je me mette dans les chaussures de Van Hamme et Giacometti.
Finalement ce passage au monde de la BD : vieux rêve ou opportunité inattendue ?
"C'était une opportunité inattendue… Je suis un gros lecteur de BD, mais de peu de titres. Largo, c'était ma série de chevet ! Dès que j'ai appris que Dupuis cherchait quelqu'un, j'ai présenté ma candidature. J'étais très content de rencontrer Philippe Francq (NdlR : le dessinateur depuis les débuts de la série). Je me disais 'au moins j'aurais discuté de Largo une fois avec lui dans ma vie'…
Il existe, c'est connu, des similitudes entre le cinéma et la bande dessinée. Mais qu'est-ce qui les différencie ?
"Un truc un peu évident, ce sont les moyens… Dessiner une attaque extraterrestre, cela ne coûte pas très cher. La tourner, c'est autre chose (NdlR : rires). Il y a aussi la narration car c'est beaucoup plus elliptique en bande dessinée, surtout dans ce format-là. Pour le reste, ce sont deux arts très populaires et forts similaires au niveau graphique. Autre point commun que j'ai ressenti : le scénario est un matériau qui s'autodétruit. Vous pouvez avoir le meilleur scénario du monde, cela peut donner une daube au filmage. Et vous pouvez avoir le scénario le plus bateau, la mise en scène peut le magnifier… Je pense qu'en bande dessinée, c'est pareil. J'attends de voir les dessins de Philippe, tout est au service de son travail. Après, tout disparaît en termes de scénario. On ne va pas en librairie pour acheter un scénario de film ou un scénario de BD. On achète un bouquin, une BD ou un DVD !"
Pour utiliser une métaphore cinématographique : le dessinateur est donc le réalisateur de la BD...
"Moi je le vis comme ça. Je n'ai jamais eu de frustration à être scénariste pour les autres. Pour moi, il y a deux types de scénaristes, en tout cas au cinéma. Il y en a même trois en fait mais par défaut. Ceux qui ont une voix unique et qui n'arrivent jamais à en sortir ; ceux qui ne sont jamais meilleurs que quand ils écrivent pour d'autres et ceux qui arrivent à alterner les rôles. Moi je pense que j'arrive à alterner parce que quand j'ai écrit pour les autres, j'ai toujours essayé d'aller dans leur sens. Jamais je n'ai été au clash sur une idée parce qu'à l'arrivée ce n'est pas moi qui signe le film. Je ne vais pas être sur le plateau. De la même manière, ce n'est pas moi qui vais dessiner donc je suis obligé de me mettre au service. Si on n'aime pas cela, il ne faut pas le faire."
Avec un cahier des charges strict concernant l'univers de Largo Winch, avez-vous vécu plus de contraintes que de réelle liberté au final ?
"Justement, je viens pour la contrainte. On n'a pas eu à me le préciser parce que je pense que je connais suffisamment bien la série. J'ai été très libre : on a amené un nouveau personnage avec la jeune Hope. On a visité des territoires où Largo n'avait jamais mis les pieds, en Afrique, en Inde. Je me sens extrêmement libre... mais sur la planète Largo ! Et c'est pour visiter cette planète que je suis venu. Je me greffe à une série qui me précède et qui existe déjà dans l'imaginaire des lecteurs."
Peut-on dire que vous proposez avec "Si les dieux t'abandonnent" un Largo un peu plus psychologique, un peu plus introspectif ?
"Le point de départ, c'est par quoi Largo est passé sur les derniers diptyques. Pour l'ultime tome de Van Hamme, c'était la possibilité du frère, donc la possibilité de la famille. Dans le dernier, c'était la possibilité de l'amitié, celle de faire confiance dans ce monde des milliardaires. Ces deux possibilités ont été évacuées au fil de l'histoire. Sur son île (NdlR : voir Le centile d'or), il s'est éloigné de la technologie et du groupe W. Largo s'interroge forcément sur cet horizon indépassable et ce destin qu'on a choisi pour lui. C'est aussi une sorte d'épiphanie un peu morbide : Largo se dit 'tous les gens qui m'ont approché ou que j'ai aimé, je les ai enterrés…' Dès lors, comment faire rentrer des gens dans son premier cercle sachant qu'il les met en danger de mort?"

Le personnage de la fillette orpheline Hope offre une sorte de miroir à Largo dans ce dernier tome…
"Oui, il va replonger à travers ses yeux. Il va être mis face à ce qu'il a été enfant, c'est-à-dire un orphelin perdu avec un parent assassiné, et avec une soif de vérité, pas de vengeance, mais de revanche. C'est même un double effet miroir. Maintenant qu'il est adulte, comment va-t-il accueillir cette petite fille ? Va-t-il se comporter comme son père adoptif, en père tout-puissant ? Va-t-il au contraire refuser d'être une figure paternaliste traditionnelle ?"
Comment s'est déroulée la collaboration avec le dessinateur Philippe Franck ?
"C'était beaucoup de ping-pong ! Philippe connaît sa série par cœur. Il n'est fermé sur rien. Je lui ai demandé si ça lui allait comme méthode de boulot. Sincèrement, je ne me voyais pas m'isoler huit mois et lui dire 'voilà le scénario est fini'. Je lui ai aussi dit, dès le début, que je n'y arriverais pas si je n'écrivais pas toute l'histoire, les deux tomes en même temps. Impossible de bosser juste sur le tome 25 et de fantasmer ce qui va passer sur le 26… Donc, on a travaillé comme ça, en ping-pong, main dans la main.
C'est une BD qui a son âge, elle date des années 1990. En 2025, Largo Winch a-t-il encore quelque chose à dire ?
"Plus que jamais ! C'est une série BD assez en avance sur son temps. Elle a interrogé sur les racines et le mythe du capitalisme triomphant dès ses débuts. Si vous lisez Largo Winch, vous voyez à peu près tous les scandales financiers ou géopolitiques, toutes les dérives de pouvoir qu'il y a eu dans la société depuis. Il est plus que jamais actuel parce qu'il questionnait, dès le début, les bases du modèle socio-politique et économique qui allait triompher sur la planète en partant de tout en haut, d'un milliardaire."
C'est quoi les autres BD que vous aimez lire ?
"J'aimais beaucoup Jeremiah. Le travail d'Hermann, c'est très impressionnant. Il y a des cycles Blueberry que j'ai adorés aussi. J'aimais beaucoup Jean Dufaux et sa série 'La Complainte des Landes Perdues'."
Vous avez une relation particulière avec la Belgique : plusieurs de vos films sont des coproductions, vous avez tourné avec les comédiens Veerle Baetens et Matthias Schoenaerts. C'est quoi votre lien avec notre pays ?
Il se trouve que j'ai tourné mon premier film chez vous. Après, j'ai croisé la route de Matthias sur un film américain. Mais en gros, je suis lié à vie avec ce premier film ici, c'est clair. J'ai toujours eu des techniciens belges dans mes équipes que j'ai gardés. J'ai toujours adoré travailler en Belgique parce que les gens étaient sympas. En même temps, ils étaient pros. C'était vraiment l'alliance idéale pour moi du professionnalisme sans austérité. Sans oublier une forte capacité de démerde et de bonne humeur à toute épreuve. Ce qui est toujours bien quand on fait un film parce qu'on a toujours des galères."
Largo Winch – Si les dieux t'abandonnent (Tome 25)
Le Pitch : L'île de Sarjevane. C'est là, dans ce havre secret de l'Adriatique hérité de son père, que Largo Winch a décidé de souffler. Depuis sa rencontre avec Jarod, dans le diptyque précédent, Largo est rattrapé par des questions personnelles et éthiques sur l'héritage et la richesse. Mais l'arrivée d'un yacht le tire de sa solitude.
Notre avis : Changement de cycle et changement de duo pour donner vie à ce 25e tome de Largo Winch chez Dupuis. Une série et un succès qui durent depuis 1990, 35 années d'histoires depuis "L'héritier" ! Forcément, tous les regards sont braqués sur le scénariste Jérémie Guez qui, s'il n'est pas un inconnu par ailleurs, en est a sa première grosse expérience en BD. Si l'on en croit le Français, ce dernier compte bien s'inscrire dans la durée. Ce que l'on en sait, c'est que le tome 26 est déjà en boîte et que le duo Guez-Franck bosse déjà sur le prochain diptyque. Comme tous les débuts de cycle, Largo est plongé dans une nouvelle histoire qui cette fois en appelle à ce qu'il y a de plus enfoui en lui peut-être, sa propre enfance par la présence de Hope. À nouveau embarqué dans un tourbillon violent et mortel, il fera tout pour protéger sa nouvelle connaissance avec sa garde rapprochée. Le lecteur est plongé dans une machination politico-militaire avec des secrets défense... Beau coup d'envoi pour cette nouvelle équipe à la tête de Largo. Sans oublier le trait unique de Philippe Franck, "survivant" des débuts !
