Johan Museeuw, champion du monde en 1996 à Lugano : "La Suisse réussit souvent bien aux Belges…"
Sacré dans le Tessin une semaine après avoir voulu mettre un terme à sa carrière, le Lion des Flandres goûte encore aujourd'hui au prestige d'un arc-en-ciel qui attire des visiteurs du monde entier dans sa maison d'hôtes.

- Publié le 25-09-2024 à 08h35
- Mis à jour le 25-09-2024 à 09h29

"In het hol van de Leeuw". Entre un petit parking végétalisé et l'étroit sentier que seuls les randonneurs empruntent pour rejoindre les pavés du Vieux Quaremont posés de l'autre côté de la colline, un petit panneau de bois gravé à la main donne un indice sur la nature du lieu. À près de 59 ans, le Lion des Flandres s'est retiré dans le confort douillet d'une nouvelle tanière. "Je suis installé ici depuis près de trois ans maintenant, sourit Johan Museeuw en nous ouvrant la porte de sa Cobblehouse. "J'ai rénové cette fermette pour en faire une maison d'hôtes où j'accueille des visiteurs venus des quatre coins du monde. Je les emmène dans ma roue sur les pentes les plus célèbres des Ardennes flamandes, on échange sur notre passion du vélo et ils me demandent souvent de raconter les plus belles histoires de ma carrière. J'adore ces instants de partage…"
Il faut dire que le triple vainqueur du Tour des Flandres et de Paris-Roubaix sait recevoir et a aménagé tout son rez-de-chaussée pour donner un peu plus de magie à ses récits. Au moment de poser sur la table du salon la tasse de café qu'il vient de nous servir, il faut en effet faire un peu de place entre deux pavés offerts aux vainqueurs de l'Enfer du Nord. Et quand il s'installe autour de l'îlot central de la cuisine, c'est sur un tabouret aux couleurs arc-en-ciel bordé d'une mention "Lugano 1996" que Johan Museeuw s'assoit.
Johan, il y a quelques années vous nous aviez confié que votre maillot de champion du monde était le seul rappel de votre carrière que vous vous étiez autorisé dans votre intérieur. La donne a désormais changé…
"La décoration est effectivement moins dépouillée (rires). Lorsque j'étais coureur et dans la foulée plus immédiate de ma retraite sportive, je ne me serais pas imaginé vivre au milieu de trophées ou avec un vélo encore maculé de la terre de Paris-Roubaix dans mon salon. Mais c'est aujourd'hui pour approcher et partager les moments que racontent ces objets que se déplacent mes visiteurs. Ce matin encore, j'ai accueilli un Brésilien venu spécialement en Europe pour goûter au parcours du Ronde avec, dans sa valise, une impressionnante collection de photos à me faire dédicacer (sourire). Le cadre renfermant le maillot arc-en-ciel ainsi que la médaille qui m'avaient été remis sur le podium de Lugano est resté très longtemps chez mon ex-épouse Véronique. Mais lorsque j'ai décidé d'ouvrir la Cobblehouse, il était logique que je le rapatrie ici. Il est désormais posé sur le mur qui fait face à l'entrée des WC et les pauses sanitaires de mes invités sont, du coup, souvent un peu plus longues (rires)… Cette tunique agit comme un aimant. Lorsqu'ils déambulent au milieu de tous ces souvenirs, les gens peinent parfois à croire que c'est ici que je vis."

Vous avez toujours considéré ce titre mondial conquis en Suisse comme la plus belle victoire de votre carrière. Pourquoi ?
"Quand on a le privilège d'avoir remporté de nombreuses grandes courses, c'est vrai que le choix peut être plus compliqué. Mais pour un coureur de classiques comme je l'étais, il n'y a rien au-dessus d'un championnat du monde, c'est le Graal absolu. Courir pendant un an dans cette tenue, c'est un honneur et une fierté immense. Coureur, j'avais mon petit rituel d'avant-course et aimais épingler mon dossard sur mon maillot la veille des grands rendez-vous. Lorsque j'accrochais mon numéro à ce paletot arc-en-ciel, je ressentais toujours le même bonheur. Je le posais ensuite en évidence sur une chaise pour l'apercevoir dès mon réveil…"
Une semaine avant mon titre mondial, j'étais en burn-out.
Comment racontez-vous à vos visiteurs ce titre de champion du monde ?
"Je débute toujours par le contexte, car c'est cela qui en fait aussi tout son sel. Imaginez-vous qu'une semaine avant cette apothéose, à l'arrivée de Paris-Tours, j'avais annoncé vouloir prendre ma retraite au terme de cette saison 1996. Dans la foulée du Tour de France, je m'étais envolé immédiatement pour les Jeux olympiques d'Atlanta avant d'enchaîner avec San Sebastian, le GP de Suisse et toutes les classiques de fin de saison. J'allais d'hôtel en hôtel et sautais d'un avion à un train avec le sentiment que je n'avais plus que le vélo dans ma vie. On ne posait pas encore ces mots sur ce type d'état à cette époque, mais j'étais tout simplement victime d'un burn-out. Le sujet de la santé mentale des coureurs est aujourd'hui heureusement bien moins tabou. Si vous soulevez un mal-être, on ne vous prend plus pour quelqu'un atteint d'une maladie bizarre. Même s'ils courent beaucoup moins qu'à mon époque, les coureurs vivent sans doute encore plus à fond pour le métier. Il n'y a plus la place pour un seul écart dans l'hygiène de vie. Les équipes ont bien compris que pour compenser ce degré d'extrême exigence, il était essentiel de conserver une forme d'équilibre personnel. En stage, on voit ainsi certains coureurs être accompagnés par leur famille. Et à l'arrivée des courses, juste derrière la ligne, les compagnes sont souvent les premières à accueillir les cyclistes avec un petit bisou. C'était totalement inimaginable à mon époque."
Comment peut-on passer de l'idée de pendre son vélo au clou au titre mondial en l'espace de sept jours ?
"Dès le lundi, Patrick Lefevere m'avait emmené chez Monsieur Squinzi, le grand patron de la société Mapei, afin de parler. Mon état d'esprit était déjà très différent en sortant de ce rendez-vous. Puis, le mercredi, alors que je quittais mon hôtel pour le traditionnel long entraînement à quatre jours d'un grand rendez-vous, je tombe par hasard sur Laurent Jalabert à un feu rouge. Il sortait de la Vuelta sur laquelle il avait été brillant et incarnait le grand favori de ce Mondial. Je lui demande si je peux partager un bout de route avec lui, ce qu'il accepte en me précisant qu'il va jusqu'à Saint-Moritz. Je ne me rendais pas bien compte de la distance… On a roulé le nez dans le guidon pendant près de neuf heures sans pratiquement se parler. Quand j'ai vu que je tenais sa roue sans trop souffrir même dans les bosses, j'ai compris que j'avais des jambes exceptionnelles."
Gianetti a voulu discuter trois fois dans la finale. Je ne lui ai pas dit un mot...
Une forme qui vous a porté au sacre sur un circuit que l'on disait pourtant trop difficile pour vous…
"C'est vrai que, sur papier, le circuit de ce Mondial ne me convenait pas vraiment. Mais j'ai intégré une échappée fleuve d'une grosse trentaine de coureurs en début de course au sein de laquelle j'ai veillé à m'économiser. Je m'y étais un peu retrouvé par hasard mais on a bien collaboré avant que les gars ne sautent les uns après les autres et que je me retrouve avec le seul Mauro Gianetti dans la finale. Le Suisse était vraiment à domicile et voulait gagner chez lui. Il a tenté de discuter à trois reprises mais je ne lui ai pas lâché un mot. La dernière fois qu'il m'a essayé de m'attaquer, je me suis porté à sa hauteur en le fixant dans les yeux pour lui faire comprendre qu'il ne me lâcherait pas. On sait comment s'est conclu le sprint (rires)…"

Revoyez-vous parfois celui qui est devenu le patron de l'équipe UAE de Pogacar ?
"Oui, on se croise parfois sur certaines courses où nous nous saluons. Nous étions également tous les deux invités d'une soirée anniversaire à Lugano il y a une petite dizaine d'années. Je pense être retourné cinq fois sur les lieux de mon titre mondial où une petite stèle célèbre une journée au cours de laquelle je fêtais également mon 31e anniversaire (sourire)… Ce n'est pas la région la plus idyllique pour faire du vélo, il y a pas mal de trafic, et je n'y emmène donc que rarement des clients pour partager une sortie."
Savez-vous qu'en neuf championnats du monde disputés en Suisse, les Belges s'y sont imposés à quatre reprises (Ronsse en 1929, Van Looy en 1961, Merckx en 1971 et Museeuw en 1996) ?
"J'ignorais cette statistique, mais cela veut dire que si Remco réussit le doublé dimanche, cela fera du 50 % avec cinq succès en dix mondiaux helvètes ! La Suisse réussit donc souvent bien aux Belges (rires)…"
C'est logique qu'on résume ce Mondial en un duel Remco-Pogacar.
Tout le monde présente la course de dimanche comme un duel entre Evenepoel et Pogacar. Partagez-vous cette analyse ?
"Oui, totalement et c'est logique. Si ces deux coureurs décident d'embraser la course, je ne vois pas qui pourrait les accompagner. On sent Pogacar extrêmement motivé par l'idée de s'emparer du maillot arc-en-ciel dans une saison où il a coché tous les objectifs qu'il s'était assignés en début de saison. La mission de Remco ne sera pas simple, d'autant plus que la sélection slovène pourra compter sur la carte Roglic alors que nous serons privés d'un van Aert qui aurait pu devenir champion du monde au regard de la forme qu'il affichait sur la Vuelta, j'en suis convaincu. Mais si le titre doit se jouer dans un sprint à deux au bout d'une course de 270 bornes, bien malin celui qui peut avancer le nom du vainqueur avec certitude…"