L'abbé Pierre a toujours appelé la mort
- Publié le 23-01-2007 à 07h59

Il souhaitait être enterré sous un des bras du Christ
PARIS A sa naissance, en 1912, ses parents l'avaient prénommé Henry. Lorsqu'en 1931, il prononçait ses voeux de moine, il choisit de devenir le frère Philippe. C'est sous le nom d'abbé Pierre qu'il s'est fait connaître dans le monde entier, pour l'oeuvre de toute une vie entièrement en faveur des pauvres, des déshérités, des exclus et des réfugiés.
Il était prêtre, croyait fermement en Dieu et en cette vie éternelle qu'il attendait de tous ses voeux. "Depuis mon enfance, je n'aspire qu'à la mort", a-t-il écrit, ajoutant : "A chacun des trois décès qui m'ont été le plus intime, je n'ai ressenti qu'un sentiment de joie."
Ces décès furent ceux de son père, en 1938; de sa mère; et celui de cette femme qui fut sa plus proche collaboratrice et son soutien principal dans les heures lourdes, et ce Dieu qu'il a rejoint hier sait qu'elles furent nombreuses. Cette femme, Lucie Coutaz, est morte en 1982.
Leur amitié avait commencé en 1943, du temps de la Résistance, à l'époque d'ailleurs où recherché par la Gestapo, l'abbé Grouès (comme on disait) se choisit, comme faux nom, celui d'abbé Pierre.
Car oui, il organisa des filières afin de permettre à des juifs et aussi à des résistants de passer en Suisse. Il fut bardé de décorations (Croix de Guerre, Légion d'honneur, médaille de la Résistance) et courtisé par le général de Gaulle qui en fit, de 1945 à 1951, un député.
Mais c'est après que l'abbé Pierre devint une gloire nationale. Son fait d'armes le plus fameux sera cet appel à la solidarité, lancé à la radio, le 1er février 1954.
Après, il fut appelé partout dans le monde pour y défendre la cause des pauvres et de la justice envers eux. Les noms qui ont émaillé son parcours, Albert Schweitzer, Dom Helder Camara, Nehru, semblent appartenir à une autre époque. Pourtant, l'abbé Pierre est resté un homme d'aujourd'hui. Il suffit de savoir que les Français l'ont préféré à Zinedine Zidane pour en faire leur homme de l'année . Zidane est bel et bien un héros d'aujourd'hui, non ?
Bien sûr, l'abbé Pierre a signé de nombreux livres. Mais ce ne sont pas eux qui ont justifié son retour en gloire à partir de 1986. Mais deux événements qui ont dirigé vers lui les regards d'une autre génération.
Le premier fut une bien triste mission. C'est lui qui officia, en 1986, lors des obsèques de son grand ami Coluche. Par ailleurs, trois ans plus tard, sortait le film Hiver 54 qui relatait l'épisode le plus spectaculaire de son oeuvre. Avec Lambert Wilson dans le rôle. Ce ne fut pas l'acteur mais le vrai abbé Pierre qui fut alors appelé sur le plateau de Michel Drucker pour un Spécial Champs-Elysées , et qui apparut à plusieurs reprises dans l'émission Sept sur sept d'Anne Sinclair. Les médias le rappelaient. Cette fois, l'abbé n'allait plus les quitter. Il avait, pour se rappeler à leur attention, un petit défaut qu'adoraient les journalistes et les rédacteurs en chef : l'abbé Pierre aimait passionnément choquer.
Il le fit parfois avec habileté. Lorsqu'un ministre l'approcha tout ému d'avoir l'occasion de lui serrer à la main et - on est politicien ou on ne l'est pas - d'être pris en photo en compagnie du Français le plus populaire, l'abbé Pierre lui réclama tout de go un milliard pour les pauvres
De francs français, certes, mais tout de même.
Il le fit plus brutalement en racontant, sur le tard, qu'il lui était arrivé de commettre le péché de la chair. Ou en accordant sa bénédiction à un ouvrage antisioniste qu'il n'avait pas lu mais dont l'auteur était un ami du temps de la Résistance.
L'abbé Pierre a passé les dernières années de sa vie dans un modeste deux pièces, à Alfortville, dans la région parisienne, dans l'attente d'une rencontre avec un Dieu qui, de son côté, semblait moins pressé mais qui ne lui a pas épargné les épreuves. Qu'elles soient morales, mentales ou physiques. L'abbé Pierre était, depuis l'enfance de santé fragile et il a affronté plusieurs lourdes dépressions nerveuses. Dès 1957, un médecin lui interdisait toute activité.
L'abbé Pierre souhaitait être enterré dans un petit cimetière du pays de Caux où reposent, sous les bras d'un Christ en fonte, plusieurs compagnons d'Emmaüs et notamment sa collaboratrice Lucie Coutaz. Depuis 1982, il reste une place sous un bras du Christ. Celle de l'abbé Pierre.
© La Dernière Heure 2006
Il confesse avoir commis le péché de la chair
PARIS L'affaire Garaudy ne lui a pas suffi. Bernard Kouchner, son ami, surnommait l'abbé Pierre "le maître dans l'art du tapage". Il s'en prépare un beau pour ce mois d'octobre 2005.
L'abbé Pierre a 93 ans et il est l'invité, en télévision, de Marc-Olivier Fogiel et de son émission On ne peut pas plaire à tout le monde. Exceptionnellement, l'émission est enregistrée au domicile de l'abbé et le ton de Fogiel reste courtois.
Un seul paragraphe
Par contre, il base toute son interview sur un seul paragraphe du dernier livre de l'abbé, Mon Dieu... pourquoi ? Ce paragraphe, le voici dans son intégralité : "Il m'est arrivé de céder à la force du désir. De manière passagère. Mais je n'ai jamais eu de liaison régulière, car je n'ai pas laissé le désir sexuel prendre racine. Cela m'aurait conduit à vivre une relation durable avec une femme." La conclusion de l'abbé Pierre : "J'ai donc vécu l'expérience du désir sexuel et de sa très rare satisfaction."
À Fogiel, il précise : "Il n'y a de satisfaction que s'il y a un engagement de durée."
L'éditeur est heureux : le lendemain, les aveux de son auteur font les gros titres de tous les journaux. Même le très sobre Le Monde y va d'un L'abbé révèle qu'il a commis le péché de la chair . L'abbé Pierre, lui, se déclare moins satisfait : "Je supplie tous ceux qui auront ce livre dans les mains de passer rapidement les pages traitant de la sexualité. Non pas pour les déchirer, ça fait aussi partie de la vie, mais pour moi, l'essentiel, ce sont les pages sur l'Eucharistie et la Trinité."
Cela dit, il sait parfaitement pourquoi il a rédigé de tels aveux. À Fogiel, qui lui demande s'il a conscience de choquer, il répond : "J'espère seulement que ça fera débat."
À 16 ans, il aimait un garçon
Il cherche surtout à faire comprendre, à certaines hautes autorités de l'Église, que le renoncement à la vie affective et sexuelle est une souffrance pour beaucoup de prêtres et religieux. Dans l'entourage immédiat de l'abbé Pierre, on est étonné des aveux mais pas de leur contenu. C'était un peu comme avec Mitterrand et Mazarine. Beaucoup savaient mais tous avaient scrupuleusement gardé le secret. Ils savaient aussi que si l'abbé Pierre a succombé à certaines rares femmes, ses premiers émois amoureux, il les a ressentis, de son propre aveu, à l'âge de 16 ans et, à l'époque, c'est un garçon qui a fait battre son coeur. Il s'appelait Yves et chantait dans la chorale de la messe de Noël. "Je l'aime tant" écrivait-il dans ses carnets intimes. "Je ne demande qu'à sortir pur, vierge et chaste. Je ne dors plus. La tentation me tourmente. "
C'était peu avant ce voyage scolaire qui passait par Assise, la ville de saint François. L'appel à la vie monastique l'emporta. Cette fois, le futur abbé Pierre résistait à l'appel de la chair.
© La Dernière Heure 2006
