"Un équilibriste" face à "un fou" qui sont tous les deux des "suivez-moi" : qui sont Salvatore Curaba et Mehdi Bayat ?
Personnages incontournables de la Pro League, les deux hommes forts du Sporting Charleroi et de la RAAL La Louvière ne laissent personne indifférents.

- Publié le 28-11-2025 à 13h43

Le Charleroi – RAAL de samedi soir n'est pas seulement un choc entre deux clubs distants de moins de 30 km dans le Hainaut. L'affiche ne marque pas uniquement les retrouvailles en D1 de deux anciens rivaux du football wallon. Il faut aussi y voir le duel entre deux personnalités dont les noms sont devenus incontournables dans le paysage footballistique. Deux dirigeants qui ne laissent personne indifférent autour d'eux.
Parcours différents avec des similitudes

D'un côté, Mehdi Bayat, 46 ans. Arrivé d'Iran en France enfant, il a débarqué à Charleroi à 24 ans comme directeur commercial du Sporting dans les bagages de son oncle Abbas, ancien président du club (2000 à 2012), et de son frère aîné Mogi. Après avoir gravi les échelons au stade du Pays de Charleroi pour en devenir aujourd'hui l'actionnaire majoritaire, il s'est construit une solide carrière dans le milieu avec notamment une pige de deux ans comme président de l'Union belge (2019-2020), devenant à 40 ans le plus jeune big boss de l'histoire de la Fédération.
Ils ont cette capacité à fédérer autour d'eux.
De l'autre, Salvatore Curaba, 62 ans, enfant d'immigrés italiens installés à La Louvière fin des années 50, qui s'est refait un nom dans le milieu sportif en 2017 quand il a relancé la nouvelle RAAL. Un retour dans le football 26 ans après avoir stoppé sa carrière de joueur au Stade Louvaniste (D2) au terme d'un parcours qui l'a vu passer par la RAAL (D2 et D3) et Charleroi en Division 1. Le tout en combinant une carrière professionnelle dans l'informatique et l'IT qu'il a privilégiée à 27 ans et qu'il a menée vers les sommets également. Outre son titre de manager de l'année en 2014, le modèle de sa société Easi qu'il a fondée en 1999 avec un ami reste un exemple dans le monde de l'entreprise encore aujourd'hui.

Le fou et l'équilibriste
Tous les deux ont donc connu des parcours différents et rien ne les prédisposait à devenir les dirigeants qu'ils sont aujourd'hui. En coulisses, les deux hommes ont le même moteur : la passion. Qui n'est pas leur seul point commun.
"Ils ont, tous les deux, une grande qualité : une capacité d'écoute particulièrement développée", commence Patrick Martin. Le Rebecquois, expert dans l'ingénierie sportive, aide les clubs dans leur projet de stade notamment. Ce qu'il a amené à conseiller Curaba à La Louvière et à en faire de même aujourd'hui avec Bayat pour son projet de nouveau stade, la Zebrarena.

"Tous les deux sont aussi portés sur la confiance. Ils aiment la transparence aussi. Mais ce qui est frappant chez eux, c'est leur charisme ! Mehdi et Salvatore sont des "suivez-moi". Ils ont cette capacité à s'entourer et à fédérer. Les gens pourraient aller au feu pour eux. C'est le propre des gens qui sortent de l'ordinaire. Ce sont surtout des visionnaires."

Curaba l'a été assurément. Idéaliste et fort de sa réussite professionnelle, il a voulu casser les codes quand il a débarqué chez les amateurs en 2017 (après avoir racheté le matricule 94 à Couillet et l'avoir délocalisé au Tivoli). Il a amené ses idées et son expérience professionnelles dans un monde peu habitué à ces pratiques entrepreneuriales. Une rupture dans le fonctionnement qui lui a valu des attaques à l'époque mais qui l'ont aidé à mener à bien son projet aujourd'hui. "Le problème, ce n'est pas moi mais l'argent noir dans le football", nous disait-il d'ailleurs en 2019.
Les personnalités du Carolo et du Louviérois ne le laissent pas non plus insensibles ceux qui les côtoient. "Même si Salvatore applique le modèle Easi à son club, il a conscience que le contexte peut être différent. La dimension émotionnelle dans le foot reste importante. Il le sait et il a cette capacité à s'adapter, commente Patrick Martin. Et puis, il aime les défis. Dans son livre "On m'a pris pour un fou" (NdlR : sorti en 2019), il explique que deux fois, on lui a dit ça. Avec son ambition d'amener la Coupe d'Europe à l'Easi Arena grâce à son équipe féminine, on pourrait aussi lui rétorquer à nouveau qu'il est fou. Mais là aussi, il va y arriver."

Salvatore a su s'adapter à la dimension émotionnelle du football.
Après avoir aidé à concevoir la tanière des Loups, Patrick Martin apporte ses conseils aux Zèbres et donc à Bayat. "Mehdi aime aussi faire confiance. C'est d'ailleurs gratifiant quand j'ai pu la recevoir dans ces démarches pour le stade. Ce qui me frappe beaucoup chez lui, c'est sa qualité d'équilibriste entre la gestion financière, le sportif et l'image du club. Il a le sens de la communication extrêmement maîtrisé. C'est un grand communicateur au sens positif. Il a aussi une capacité à gérer des situations de crise de manière phénoménale. Notamment au Mambourg et c'est peut-être ça, sa plus grande réussite. Il donne peut-être une image d'individualiste mais au contraire, son leadership est très corporate. Il a surtout une vision à long terme qui se veut diplomate. C'est son côté perse, une grande civilisation."
Crises gérées avec les supporters
Le football est devenu un domaine économique à part entière mais qui ne peut pas vivre sans l'émotion liée à son spectacle. Et cette exaltation vécue dans les tribunes peut vite se transformer en désarroi quand tout ne tourne pas comme prévu. Tant Salvatore Curaba que Mehdi Bayat en ont déjà fait l'amère expérience dans un passé pas si lointain. Pour des raisons différentes.
Sportivement, la RAAL version Curaba est un modèle de réussite. Pourtant, la crise a couvé avec les supporters, surtout les Ultras en 2023. Le club sortait de plusieurs matchs à huis clos suite à des débordements aux Francs Borains en novembre 2022 et au Patro la même saison et les tensions ont commencé à monter avec les représentants des supporters à qui une charte à signer avait été imposée. Chacun campait sur ses positions, la direction ayant même interdit à ses joueurs de s'arrêter de manière exclusive devant un groupe après les matchs comme la meute est toujours habituée à le faire aujourd'hui. De quoi rendre électrique encore plus le climat entre les deux côtés lors de cette première saison en N1.

L'état-major louviérois, dont le moral était aussi plombé par les sanctions financières liées à ces dossiers, avait d'ailleurs voulu amorcer une réflexion globale pour ne plus être autant pénalisé. Histoire de relancer un débat mais aussi de lancer un message aux supporters. Depuis, la RAAL n'a plus connu ce genre d'incidents.
Dans la métropole wallonne, Bayat a, lui, dû réagir il y a un an. Histoire de calmer la tempête qui grondait alors que l'équipe était sportivement mal en point. Il avait d'ailleurs "assumé les erreurs de communication" envers ses supporters en janvier 2024. "Mehdi est un optimiste permanent, sourit Patrick Martin. Là où certains voient des difficultés dans les opportunités, lui, c'est l'inverse : il voit des opportunités dans les difficultés. C'est sa façon de voir les choses."
Les sommets pour les deux
Au moment de prendre place au Mambourg samedi pour lancer le deuxième tour du championnat, Salvatore Curaba aura peut-être une petite larme à l'œil en se remémorant ses plus beaux faits d'armes sur cette pelouse. Le regard ne restera certainement pas longtemps dans le rétro samedi soir. S'ils ne se croiseront pas dans les tribunes (Bayat n'assistera pas au match pour cause de déplacement à l'étranger), les deux hommes partagent cette volonté d'aller droit au but et ne pas tergiverser au moment de donner telle ou telle direction à leurs différents projets.
Un côté hyperactif qu'on leur reconnaît facilement qui les a menés au sommet. Si le chef de meute ne compte pas forcément viser des ambitions personnelles plus élevées que la présidence de la RAAL, le Carolo a dirigé sa barque vers les plus hautes sphères en Belgique il y a quelques années.

Au sein de l'Union belge, Bayat a à son actif une grande victoire : celle d'avoir réglé l'épineux dossier des primes des Diables rouges en 2017. Il a réussi à convaincre les cadres de la génération dorée, Vincent Kompany en tête, d'accepter une diminution du montant. De quoi se faire encore plus un prénom – alors que l'affaire du footgate prenait de l'ampleur et dans laquelle son frère a été inculpé – au moment de briguer le poste de président de l'Union belge en 2019. Une nouvelle victoire avec 68 % des votes.
"Une présidence très médiatique si on compare avec son homologue d'aujourd'hui (NdlR : Pascale Van Damme) même si les fonctions ont un peu évolué, nous relate un observateur averti. Il y a fait du bon boulot. Il avait un côté malin, hyperactif qui pouvait plaire du côté flamand même si au moment de commencer son mandat, il ne maîtrisait pas le néerlandais. Il était respecté."
Son âme de dirigeant s'est ensuite tournée vers l'échelon supérieur. Mais l'échec dans sa candidature à une place au Comité exécutif de l'UEFA en avril 2021 a été le tournant dans cette partie de sa carrière. Il s'est alors remis pleinement au service des siens à Charleroi (même s'il a retrouvé une place au CA de la Pro League) pour faire du Sporting, un club ayant l'ambition de viser le top 6 chaque année. Un objectif que lorgneront certainement, dans un avenir à moyen terme, les voisins louviérois.