À l'ancienne avec Johan Museeuw avant le début de la saison des classiques : "Il a craché sa barre énergétique et son dentier est parti avec"
Double ancien vainqueur du Circuit Het Nieuwsblad, Johan Museeuw a ouvert pour nous la boîte aux souvenirs.

- Publié le 01-03-2025 à 07h08

Ce matin de février, pas un chat n'a mis le nez dehors. Le soleil a beau tenter une percée, il fait très froid dans ce petit coin de Flandre-Orientale. Le pavé est mouillé, l'herbe, humide. Le calme qui règne dans la campagne flandrienne ne laisse pas encore présager que, bientôt, les cyclistes du Circuit Het Nieuwsblad feront grincer les freins à disque ou tenteront de ne pas perdre pied devant des spectateurs, complètement sous le charme de la petite reine, qui crieront leur joie, une chope à la main.
Une fois sorti du village de Quaremont, le GPS nous indique d'emprunter un petit chemin de terre, avant de prendre à droite et de monter une route très cabossée. Au sommet de la Slibbergat, il n'y a que deux habitations. L'une d'elles conserve le cachet chaleureux des anciennes maisons où les promeneurs peuvent se réchauffer tout en prenant un café. Sur la grille d'entrée, une inscription : "In 't Hol van de Leeuw". La tanière du Lion. Celui des Flandres. Johan Museeuw, vainqueur à trois reprises du Ronde (1993, 95, 98) et de Paris-Roubaix (1996, 2000, 2002). Deux fois lauréat (2000, 2003) du Circuit Het Nieuwsblad – Het Volk à l'époque – et de Kuurne-Bruxelles-Kuurne (1994, 1997).
Le moment est, donc idéal pour revenir autrement sur la carrière de l'homme aux 155 victoires professionnelles, qui fut champion du monde à Lugano (1996) et qui espère disputer cet été les Mondiaux de gravel.

Johan, qui était le meilleur coureur de votre génération ?
"À part moi ? (rires). Il y avait beaucoup plus de densité qu'aujourd'hui. Maintenant, cinq ou six coureurs dominent le reste. Ce n'était pas comme ça quand j'étais coureur. Andreï Tchmil était sans doute mon principal rival. Et puis, il y avait également beaucoup d'Italiens. Mais à chaque fois que je prenais le départ d'une course, je me disais : 'Je la gagne'."
Qui était le plus méchant, le bad guy du peloton ?
"C'est difficile à dire. Au début, je trouvais Richard Virenque très bizarre. Mais en deux années à rouler avec lui, j'ai appris à le connaître. Et c'est un bon mec ! Pour revenir à votre question, je ne me souviens pas d'un gars vraiment méchant et irrespectueux."
Qui était le plus drôle ?
"Beaucoup de gars répondaient présent quand il fallait s'amuser. Je pense à Nico Mattan et Frank Vandenbroucke. Avec eux, j'ai passé quelques belles tranches de vie."
Justement, qui était le plus fort pour faire la fête après la course ?
"Nico Mattan. Il a tout le temps aimé rire. Dans une équipe, il y a toujours un gars qui prend des initiatives pour détendre l'atmosphère. Wilfried Peeters était aussi fort dans ce domaine. Je ne me débrouillais pas trop mal non plus. J'étais beaucoup plus extraverti avec mes équipiers qu'avec vous, les journalistes."
Abdoujaparov prenait des risques et en faisait courir aux autres.
Qui était le sprinter que vous n'aimiez pas affronter ?
"D'abord, je vous rappelle que je n'étais pas un vrai sprinter. Oui, j'étais capable de gagner des sprints massifs après une course très difficile, mais, en vitesse pure, j'étais dominé par des gars comme Mario Cipollini et Tom Steels. Et puis, il y avait aussi (Djamolidine) Abdoujaparov. Il était très fort et n'hésitait pas à quitter sa ligne pour vous fermer la porte. Lui, il prenait des risques et en faisait courir aux autres."
Quelle a été la plus belle victoire de votre carrière ?
"Devenir champion du monde à Lugano en 1996, ça a été très spécial pour moi. Et puis, il y a tout ce que ça t'apporte de porter le maillot arc-en-ciel pendant un an. On te fait de la place dans le peloton. On ne vient pas te bousculer, on ne frotte pas. Pendant un an, tu es un peu le roi."

Quel fut le plus mauvais moment de votre carrière ?
"Je ne peux pas me limiter à un en particulier. Il y a eu mes deux chutes, à Paris-Roubaix (NdlR : en 1998. Gravement blessé au genou, il avait failli être amputé de la jambe) et celle à moto (NdlR : en août 2000, il a été renversé par un automobiliste et a souffert de fractures du péroné, de côtes et d'une fissure crânienne). Et puis, il y a ce moment, à la fin de ma carrière, où j'ai reconnu avoir pris de l'EPO. Tout ça n'a pas été évident mais, aujourd'hui, je me sens très heureux."
Qui a été votre meilleur directeur sportif ?
"J'ai commencé avec José De Cauwer, puis Jean-Luc Vandenbroucke, chacun pendant deux ans. Après, durant des années, j'étais avec Patrick Lefevere. Des trois, De Cauwer était le plus fort mentalement mais, au fil du temps, j'ai développé une relation très particulière avec Lefevere, qui a fait grandir l'équipe de manière impressionnante. Il est le meilleur manager que j'aie connu."
Quelle personne a eu le plus d'influence sur l'ensemble de votre carrière ?
"José De Cauwer. Il a été là à mes débuts pour m'expliquer comment se faire une place dans cette jungle, comment percer. Il m'a appris tout ce qu'il fallait savoir. Il prenait le temps de te parler. Il s'intéressait beaucoup à tout le monde. Pour moi, il avait la principale qualité d'un directeur sportif : il parlait avec ses coureurs."
La plupart du temps, je décidais moi-même de la tactique.
Quel jour avez-vous désobéi à la tactique mise en place ?
"J'ai roulé presque toute ma carrière sans oreillettes. Quand elles sont arrivées, ça m'a fait bizarre. On perdait de notre spontanéité. J'ai fait partie d'une génération de coureurs qui faisaient leur tactique selon les circonstances de course. La plupart du temps, je décidais moi-même de ce que j'allais faire."
Vous souvenez-vous de votre toute première victoire ?
"Oui, c'était en cyclo-cross. J'avais douze ans. Avant la course de mon papa, j'ai fait celle pour les enfants. À Lokeren, je pense. Je suis parti à bloc et personne ne m'a rattrapé."
Fabbri n'a trouvé la casquette avec mon caca que le lendemain.
Quelle a été la meilleure blague que vous avez faite ?
"C'était la première année où je roulais dans une équipe italienne. Fabrizio Fabbri était mon directeur sportif. C'était entre Tirreno-Adriatico et Milan-Sanremo. On faisait le trajet de l'un à l'autre. Les coureurs à vélo et les directeurs sportifs en voiture. Normalement, avant de partir, je fais toujours caca (sic). Mais là, je n'en avais pas eu l'occasion. Une heure après, je ne pouvais plus me retenir. J'ai demandé une casquette à Fabrizio… Je m'en suis servi pour faire caca dedans. Après, j'ai dit à Wilfried Peeters qu'on allait la déposer sous le siège de Fabbri. Wilfried a fait diversion pour que j'aie le temps de commettre mon crime. Ce n'est que le lendemain, au moment de la présentation de Milan-Sanremo qu'il s'en est rendu compte. Si je ne lui avais pas dit, finalement, que c'était moi, il n'aurait jamais trouvé le coupable."
J'ai eu une offre incroyable d'une équipe espagnole, mais je voulais rester chez Patrick.
Si vous pouviez changer une chose à votre parcours…
"Je ne changerais rien. Je pense avoir le respect de tout le monde dans le milieu. Oui, j'ai fait une erreur – beaucoup en commettent – en prenant de l'EPO, mais je l'ai assumée. Et j'étais très heureux de rouler tout ce temps pour Patrick Lefevere. Pour preuve : une année, j'ai eu une offre incroyable d'une équipe espagnole, mais je l'ai refusée. Je voulais rester chez Patrick."
Vous souvenez-vous d'un jour où vous avez eu des très mauvaises sensations sur le vélo ?
"Quand je suis revenu à la compétition après ma grave blessure au genou. J'étais lâché par tout le monde. C'était difficile à avaler pour moi qui avais l'habitude d'être devant."

Quel jour vous êtes-vous senti invincible ?
"Les deux, trois jours qui ont précédé mes victoires au Ronde et dans l'Enfer du Nord, j'avais toujours le sentiment d'être le meilleur. Ces deux courses, j'en ai à chaque fois pris le départ en étant convaincu que j'avais tout pour gagner."
Quel jour vous êtes-vous demandé ce que vous faisiez sur le vélo ?
"Je ne pense pas que ça m'est arrivé, même après mes deux blessures. J'ai toujours été amoureux de ce sport. D'ailleurs, je le suis encore aujourd'hui."
Quelle est l'anecdote que vous n'avez jamais racontée à personne ?
"Cela remonte au Tour de Suisse 1992. C'était le début des barres énergétiques. Nous étions en file indienne à 60 km/h quand un équipier, dont je ne vous dirai pas le nom, s'est mis à en manger une. Mais elles étaient très dures et il n'y parvenait pas. Quand il a craché sa barre, son dentier est parti avec. J'étais mort de rire, alors que je devais faire attention à ne pas tomber. Il a dû rester deux jours sans dentier. Après ça, il y a toujours eu un deuxième dentier pour lui dans une voiture."
